Aspirine 2« Je comprends pas pourquoi des tarés se battent pour émigrer au Royaume-Uni. Bien sûr, il y a la belle vie pour les riches. Mais enfin, faut être réaliste : quand tu débarques du bateau avec ta peau pain d’épice et rien d’autre que tes bras, pas de titre de noblesse, pas de connections, ils vont pas te mettre à Oxford. Je dis ça pour les étrangers. Moi, je suis pas étranger. Je suis une victime de l’intérieur, dont les ancêtres sont là depuis toujours, à se plaindre des Anglais. Ça se voit à ma gueule et à mon accent, que suis écossais. »

Sfar l’a semble-t-il décidé : "Aspirine", c’est sérieux. Enfin, autant qu’une BD de Sfar peut être sérieuse, car heureusement, on va continuer à beaucoup rire en la lisant. Mais on sait que l’état du monde, tant idéologique qu’économique, est un sujet qui préoccupe beaucoup Joann Sfar, et dans "Aspirine", même si cette nouvelle saga nous raconte des luttes sanglantes entre super-monstres – pas des super-héros, attention ! - inspirés de tout ce que la littérature fantastique a pu produire d’horreurs et de frissons, notre monde réel, encore plus horrible et beaucoup moins frissonnant, n’est jamais loin. Grâce au formidable personnage de Dick, cambrioleur-zombie ou zombie-cambrioleur (…qui, pour récupérer son âme malencontreusement tombée de la poche d’un imperméable, va libérer un Dieu tout-puissant et pas commode, dont la fureur se déchaînera sans doute dans le prochain épisode, le genre…), l’humanité la plus souffrante, la plus dérisoire, mais aussi la plus combattive, fait irruption dans l’univers sensuel et délirant des vampires. Et je dois dire, que, à nous lecteurs, ça nous va très bien comme ça.

Il y a aussi un changement majeur dans "Un Vrai Bain de Sang" (à comprendre au sens littéral du terme…), c’est que Sfar a décidé cette fois de nous raconter une vraie histoire. Peut-être avait-il besoin de nous présenter soigneusement ses personnages dans le premier tome avant d’en arriver là, mais cette fois, on a du mystère, de l’aventure, de l’action, des poursuites, des duels, bref de la BD « de base » qui fait plaisir à l’enfant qui ne sommeille jamais vraiment en nous. Il est toutefois recommandé d’avoir à peu près lu le reste du l’œuvre de Sfar, car réapparaissent ici des personnages et des conflits de livres antérieurs, ce qui donne l’impression troublante d’arriver à l’impromptu au milieu d’une histoire déjà commencée depuis longtemps, et avec laquelle nous devons nous familiariser le plus rapidement possible…

Les ronchons se plaindront bien sûr que « c’est quand même un peu n’importe quoi », qu’on ne saurait mélanger sérieusement Lovecraft avec Bram Stcoker, ou pire Eric Rohmer… mais si on veut du rationnel et du solide, il ne faut pas s’aventurer chez Sfar, qui reste le roi de l’indécis, du flou, du subtil, du décalé et du changeant. N’empêche que, oui, c’est palpitant, et que ça finit même par une sorte de cliffhanger qui va nous faire paraître longue l’attente avant le troisième tome. Sinon, et heureusement, le récit est truffé de ces réflexions tantôt drolatiques, tantôt philosophiques, qui raviront ceux qui préfèrent leur humour intelligent (!), et qui aiment un zeste d’acidité, voire d’amertume dans leur dessert… Comme cette parfaite conclusion dans le tout dernier monologue d’Aspirine, partant protéger le futur d’une « planète pleine de croyances débiles » :

« Si ça se trouve (…) mon cahier sera retrouvé dans trois mille ans par des irradiés style Mad Max. Et ça aura servi à rien. Car je suis sûre que dans le futur, plus personne ne saura lire… »