Chernobyl PosterOù etais-je en Avril 86 ? Je ne m'en souviens plus. A Paris je crois. Donc j'ai été irradié aussi. Même si le gouvernement français nous a solennellement assuré que le nuage radioactif n'avait pas traversé la frontière teutonne. La promesse de la ligne Maginot a la vie dure en France.

Il y a des chances que je me souvienne de où j'étais en juillet 2019 quand j'ai regardé "Chernobyl", la mini-série anglaise qui met pour la première fois des images sur le premier véritable "near miss" de la fin du monde. Femme et fille en vacances, moi seul devant OCS, épouvanté, pétrifié. Regarder l'irregardable : l'accident dans le premier épisode, une heure d'horreur absolue ("the horror, the horror...", Apocalypse yesterday...). Penser à l'impensable, la fin de tout, incompréhensible, littéralement inconcevable.

On tique devant la langue anglaise, seule imperfection d'un travail impeccable... mais l'on sait que les Russes, même alors que l'URSS a sombré depuis longtemps - sans doute dans le sillage de ce désastre terminal - ne sont toujours pas prêts à tenter eux-mêmes de raconter ça : "Tu n'as rien vu à Chernobyl". Sinon, tous les choix faits ici sont les bons : pas de spectaculaire, pas de pathos, juste des faits, juste des femmes et des hommes. Certains dégueulasses, d'autres incroyablement héroïques qui redonnent un peu de foi en l'humanité (Putain de mineurs ! Vous ai-je dit que mes deux grands-pères étaient mineurs ?)... Pas de spectaculaire, pourtant on ressent mille fois plus de vertige ici quand des bidasses condamnés ont 90 secondes pour ramasser un bout de graphite et le jeter au bout du toit, que devant les millions de dollars utilisés par Disney pour faire sauter des planètes à l'écran... Pas de pathos, presque pas de musique à part quelques drones, pas de grands sentiments, pourtant on sort de chaque épisode psychologiquement essoré, les yeux secs, la bouche pâteuse.

Et puis on en arrive à ce dernier épisode, quand on est sorti de la nasse, que tout est sous contrôle (tu parles, il y en a pour des millénaires sous un sarcophage fait pour durer 100 ans !) : on retourne à la raison, c'est la fameuse scène du procès, où la Vérité est dite, malgré les tentatives du KGB et du Parti de tout étouffer. On n'est pas trop des experts du nucléaire, mais on comprend tout, le travail de vulgarisation est extraordinaire. La série se conclut : on SAIT.

On ne sait pas seulement ce qui s'est passé à Tchernobyl en 1986, mais on sait très bien qu'une autre version de la même horreur nous guette à tout moment en France. Il y a eu l'autre "near miss" de Fukushima, et rien n'a changé chez EDF, en France à quelques kms de chez vous. Et même si l'on a grincé les dents devant les mensonges des sbires du PC Soviétique, on SAIT bien que les sbires à Macron (à Hollande, à Sarkozy, etc.) auraient menti de la même manière. Mentiront de la même manière.

Le travail de Craig Mazin est exemplaire, la mise en scène de Johan Renck également, et une fois encore, Jared Harris et Stellan Skarsgård sont éblouissants. Comme naguère avec "The Wire", quand David Simon nous disait ce que c'était qu'être noir et pauvre à Baltimore, la série TV contemporaine prouve avec "Chernobyl" qu'elle est l'honneur du... cinéma du XXIe siècle.