2019 06 20 Kevin Morby Cabaret Sauvage (9)20h40 : le chapiteau atypique et charmant du Cabaret Sauvage, avec sa scène un peu basse, est bien plein pour ce démarrage inhabituellement tôt du set de Kevin Morby. Le public est, sans surprise vu le genre musical, plutôt pas très jeune, et plutôt poli et bien éduqué, mais la salle bruit d’une douce excitation qui est généralement la marque des concerts importants. Le grand Kevin monte sur scène sur les dernières notes d'un blues traditionnel que notre manque de culture en la matière nous empêche de reconnaître : il est vêtu d'un costume de scène noir, brodé un peu partout de motifs de couleurs et portant dans le dos le cri de l'album "Oh My God" ! Le OMG band, c'est sept autres musiciens, dont Sam à la guitare, deux choristes à la voix stupéfiante et un saxophoniste black époustouflant (tous les trois malheureusement relégués au fond de la scène vu sa relative étroitesse pour accueillir tout ce beau monde…). A ce groupe viendront se joindre à la fin du set le bassiste de Sam aux percussions et un trompettiste. Bref, Kevin fait dans le Big Band cette fois, ou plutôt la Rolling Thunder Review pour rester dans les images dylaniennes. Et, alors que Kevin attaque un Congratulations enflammé, on réalise que le son produit par tout ce joli monde est fantastique : ample, subtil, puissant.

Kevin, grand échalas au visage juvénile, est visiblement aussi un grand nerveux, arpentant sans cesse la scène curieusement décorée de fausse neige en coton dans laquelle sont dissimulées de petites bougies électriques du plus bel effet (on est un peu ironiques là, pour le coup). Les pieds de micro sont quant à eux joliment ornementés de roses fraiches, rouges et blanches, que Kevin distribuera lui lui-même aux dames du public à la fin, une heure quarante minutes plus tard.

Ce qui est fort avec les chansons de Kevin Morby, et qui est la marque des vrais compositeurs, c'est qu'il suffit de les avoir écoutées une fois pour les mémoriser : chaque morceau de ce début de concert soulève l'enthousiasme, et on se laisse docilement entraîner dans cette atmosphère d'offrande spirituelle qui, soutenue par des chœurs féminins puissants, rappelle en effet notre cher vieux Len. OMG rock n roll vient enflammer tout cela, et prouve que Kevin sait faire parler la poudre quand il le faut : les constructions électriques des deux guitares de Sam et Kevin vont ainsi régulièrement porter le set vers une douce frénésie, qui me fait regretter que, justement, Cohen, et même le Dylan de ces dernières décennies, n'aient pas fait porter leurs chansons par un groupe aussi jeune et intense que ce OMG Band, qui peut transformer le moindre refrain intimiste en tuerie.

2019 06 20 Kevin Morby Cabaret Sauvage (8)C'est avec No Halo que le set s'élève vers ce que nous qualifierons de "sublime" : chaque phrase, chaque note se transforme en or pur, nous sommes tous suspendus à la Musique, dans cet état de grâce qui est la marque des grands, non des très grands concerts. O Behold, magistral moment d’intense beauté, enfonce le clou, et nous ne redescendons plus vraiment de notre petit nuage (…de coton) : « O behold the hole in my soul / Cannot be filled and it cannot be sewn up / And o behold the hole in my heart / Devil will come for us, try to tear us apart… ». Kevin déblatère un moment, nous racontant son passage au Point Éphémère devant 150 personnes (a priori beaucoup plus que sur les autres dates de sa tournée !), et son affection pour Paris consécutive à ce premier succès. Nothing Sacred / All things Wild, que nous chantons tous avec Kevin, soit en chœur, soit silencieusement dans notre cœur (« When you were young / You used to plea to make me believe / Nothing sacred (ooh, ah), all things wild… », des larmes plein les yeux…), clôt la première partie du set, consacrée au dernier album.

Une fois bouclé ce chapitre d’émotion intense, on retourne maintenant aux albums précédents, avec une sélection goûteuse de titres qui passent bien sur scène, qui rockent ou qui swinguent : City Music met de la joie dans les cœurs et des fourmis dans les jambes, le blues - classique mais sur lequel le saxophone part dans un délire magnifique – de Dry Your Eyes, ou encore, lors d’un rappel particulièrement bien enlevé, les pics lyriques et frénétiques de Parade et la sensualité nostalgique de Harlem River font merveille. Kevin n’arrête pas de répéter qu’il est particulièrement heureux de sa soirée (« je n’ai jamais eu autant de gens à un concert à Paris ! »), mais nous aussi, Kevin, nous aussi : tu nous as offert l’un des concerts les plus profondément beaux, les plus intensément musicaux que nous ayons eus cette année à Paris.