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Notre monde va mal et l'écart entre les "premiers de cordée" (rire douloureux...) et le pékin moyen sombrant dans une précarisation accélérée devient un gouffre : c'est là un sujet essentiel que nombre de cinéastes - et non des moindres - traitent désormais, et de plus en plus souvent. Sauf que l'on peut compter sur le cinéma coréen, qui est, depuis plus de deux décennies, l'un des plus vigoureux et créatifs de la planète, pour aborder ce thème sous un angle radicalement original. Et percutant. Il y a ainsi aux trois quarts de "Parasite" une scène littéralement stupéfiante, qui voit la famille de démunis (les affreux, sales, méchants et… puants que Bong Joon Ho a choisi comme "héros" de sa fable politique) descendre et descendre depuis les hauteurs de la ville réservée aux nantis vers le cloaque qui leur sert de "domicile", qu'ils trouveront englouti et noyés par les égouts qui débordent : la force symbolique et émotionnelle de cette scène en fait certainement l'une des choses les plus incroyables vues au cinéma depuis belle lurette. Elle nous ramène au génie dont Bong Joon Ho faisait preuve dans "The Host", mais aussi dans ses deux autres œuvres maitresses que furent "Memories of Murder" et "Mother" (avant de s'égarer quelque peu dans des co-productions internationales).

"Parasite" est un film très proche de la perfection, tant au niveau de la pure "technique" - image, musique, montage, gestion de l'espace, interprétation, dialogue, scénario, le film nous offre le nec plus ultra en termes de langage cinématographique - que de "l'intention" qui se manifeste derrière la maîtrise absolue de Bong Joon Ho. Si j'écris "très proche", c'est qu'on aurait pu se passer de l'épilogue, un peu redondante et revenant sur des choses que l'on avait forcément comprises au long du film. Cette démonstrativité finale, même si elle engendre une indéniable émotion (les signaux en morse, l'émergence du père, "Inside Man" sans plan particulier, puisque la réalité se moque bien des plans les plus malins des humains) tranche un peu trop avec la divine légèreté dont le film a fait preuve jusque là pour nous mener - par le bout du nez - du rire à la terreur, de l'empathie à la haine, de la comédie de dupes et la satire sociale à l'horreur absolue.

Maîtrisant comme toujours à la perfection ce fameux "mélange de genre" qui est la caractéristique la plus unique du nouveau cinéma coréen, Bong Joon Ho nous offre une expérience délicieusement déstabilisante, où les retournements de situation si chers au cinéma commercial actuel servent avant tout à questionner les croyances et les parti-pris d'un spectateur qui fait sans doute trop aveuglément confiance aux "trucs" du cinéma. Incroyablement divertissant, "Parasite" l'est indiscutablement : pourtant la marque brûlante qu'il laisse en nous prouve que ce spectacle complexe de lâcheté, de mensonges, d'imbécilité même, a fait vaciller nos certitudes. Qui sont vraiment les "parasites" dans nos sociétés où le lien social semble irrémédiablement défait ? Bong Joon Ho montre que la "lutte des classes" est loin d'avoir disparu avec le naufrage des idéologies, elle est au contraire devenue bien plus radicale. On peut choisir d'en rire ou d'en pleurer, mais "Parasite" nous aura obligés à regarder en face l'abomination de notre monde.

PS : En lui attribuant sa Palme d'Or, Cannes a rattrapé un peu la honte qu'avait constitué l'année dernière l'oubli dans le palmarès du formidable "Burning", pas si éloigné de ce "Parasite".

PPS : Et, évidemment, les cinéphiles se régaleront en analysant les multiples correspondances (car il ne s'agit ni de références, ni de citations, heureusement) entre le film de Bong Joon Ho, cinéaste érudit, et nombre de "classiques" qui l'ont précédé. Il faudrait y consacrer un article tout entier, mais ces correspondances concourent aussi à créer le sentiment de plénitude que diffuse le film.