2019 04 12 The Psychotic Monks Astrolabe Album

Il est impossible pour quiconque a pu ressentir l’extraordinaire intensité déployée par The Psychotic Monks sur scène de porter un jugement critique détaché sur les versions studio des mêmes morceaux qu’il aura vu, qu’il aura entendu transformés en brûlots impérieux ou en torrents d’émotion en live. Le second album du groupe, "Private Meaning First", considéré dans la perspective de son « devenir-live », est au pire une déception, puisque l’on n’y retrouve – et c’est logique, c’est la rançon du fait que The Psychotic Monks offrent parmi les plus impressionnantes prestations scéniques de notre époque – pas la même force, au mieux une surprise, tant on y voit une autre approche, plus cérébrale, plus conceptuelle, moins furieusement instinctive. Ceci posé – et en espérant avoir convaincu certains d’entre vous d’aller voir le groupe en live à la première occasion, car nous sommes souvent trop peu nombreux dans les salles où ils jouent -, qu’est-ce qu’est vraiment que cet album, qui marque de plus une rupture nette avec les débuts du groupe ?

Pour appâter le chaland avec notre habituel jeu de références, disons qu’on retrouve ici l’héritage, incontournable, de Joy Division: il suffit d’ailleurs de lire les titres de certains morceaux, "Isolation", "Minor Division", "Closure",… ainsi que de voir l’esthétique sévère, en noir et blanc, d’un groupe qui sait garder une élégante distance dans sa posture et sa communication… Mais cet héritage est profondément travaillé par nombre de tentatives expérimentales ultérieures, de Sonic Youth - pour la manière dont le bruit pur structure et traverse, voire recouvre, la musique - au post rock, pour le travail remarquable, quasi abstrait, fait sur la matière et sur la durée. Certains morceaux de God Speed ! You Black Emperor viennent immanquablement à l’esprit au fil de notre errance dans le labyrinthe que nous propose l’album.

C’est néanmoins le dernier titre, le très long et très éprouvant "Every Sight", cloturant en ce moment les concerts du groupe, qui sépare le plus nettement The Psychotic Monks de ses concurrents : la perturbante intensité de la douleur et de l’angoisse exprimées ici fait alors écho tantôt aux délires schizophrènes et psychédéliques d’un Peter Hammill de la grande époque, tantôt aux incantations vertigineuses d’un Nick Cave. Ce qui, on en conviendra, n’est pas rien pour un « petit groupe parisien pas encore très connu » !

Mais ce que ce jeu de références, qui permet de circonscrire la musique du groupe pour tous ceux qui ne la connaissent pas encore, ne fait pas, c’est traduire de l’impressionnante créativité à l’œuvre dans "Private Meaning First" : The Psychotic Monks innovent sans trêve, sans crainte de dérouter l’auditeur – ce qui arrivera souvent, admettons-le -, ils déconstruisent ce fameux héritage post-punk / post-rock et le réassemblent en dépit du bon sens, d’une manière constamment surprenante, mais sans jamais sacrifier l’émotion, qui surgit régulièrement derrière un passage musical particulièrement complexe, voire abscons. Et ce goût d’une expérimentation pour le moins radicale, mais qui n’aurait pas oublié l’animalité et les pulsions primaires du Rock, c’est bien cela qui distingue "Private Meaning First" de la plupart des albums écoutés cette année.

Si l’on ajoute des textes poétiques et volontairement flous, faisant écho aux obsessions d’un Cronenberg ou au trouble rencontré dans les films de Lynch, textes qui permettent une identification totale aux sentiments les plus extrêmes qui sont évoqués ici, il serait mensonger de dire que cet album est confortable. Il se présente même comme un superbe défi à nos réflexes automatiques d’auditeurs habitués à butiner des mélodies ou des sensations à droite ou à gauche, au fil d’un streaming musical de plus en plus paresseux. Ici, pas de musique tiède coulant d’un robinet toujours ouvert, mais une véritable démarche artistique exigeante, au long d’un album structuré, et demandant une immersion totale du début à la fin, un véritable effort d’écoute.

On a envie d’écrire que ceci est « de l’Art, pas du Commerce », mais on craint un peu que ce genre d’affirmation d’un autre temps n’effraie trop le public de notre époque. Et pourtant, on le pense très fort : voici de la Musique, avec un M majuscule, somptueuse même, née du chaos et faisant fi de la plupart des règles établies. Voici une expérience, une vraie. Alors, allez-vous passer à côté de The Psychotic Monks ?