El Chipo

Alors, on est bien d'accord que cette BD devrait s'appeler "Der Knacki", et qu'il n'est pas possible de la critiquer sans rectifier cette hérésie que l'auteur lui-même regrette, très clairement. Bon, ceci posé, avant d'ouvrir "El Chipo", sur la foi de son argument "le destin singulier de l'homme saucisse caméléon", on pouvait s'attendre à un doux délire maniaque dans la belle tradition établie par l'ami Pierre la Police, mais on se retrouve plus ou moins devant une version actualisée - et plus satirique - de "Zelig", le film visionnaire de Woody Allen . On ne perd pas au change, car si l'on rit peut être moins - et encore, ça reste à voir, car on se claque bien les cuisses quand même - la fascination joue à plein régime : d'ailleurs Nikola Witko se fait plaisir - et nous fait encore plus plaisir - en reproduisant maintes affiches de films classiques (et quelques pochettes de grands albums de rock non moins classiques, sans même parler de quelques publicités iconiques !) et en remplaçant les stars par une saucisse (pardon une chipo,... pardon un knacki !), sans que cela change le moins du monde la beauté ni l'impact graphique. Bref, David Bowie ou une saucisse, Jack Nicholson ou une chipolata, on n'y voit que du feu : la preuve est faite, et brillamment, que le sujet est définitivement effacé derrière l'image dans le monde merveilleux de la consommation et de son iconographie !

Après un délicieux passage à Hollywood, où notre héros sans visage sera victime de l'ego surdimensionné d'un metteur en scène pédophile, El Chipo - alias Mr. Konhglomerat - passera par la Maison Blanche où il pourra être la doublure de Trump, avant de finir comme c'est notre destin à tous, en SDF mort de froid dans la rue. En plus, Witko a l'élégance assez perverse de nous offrir un flashback magnifiquement clicheteux sur l'origine de notre sombre héros anonyme, histoire de conférer à cette fable puissante une belle aura de réalisme… avant de retourner son histoire comme un gant dans un joli twist final qui réjouira les drogués de "twists finaux" que nous sommes tous devenus.

Bref, Witko nous gâte particulièrement : on rit, on pleure, on réfléchit (plus que prévu), et on se dit que voilà une bien belle BD qui nous rappelle deux ou trois choses essentielles sur la célébrité, l'image et l'anonymat, sur (attention, ça devient un peu trop intelligent…!) l'invisibilité comme une autre face de l'omniprésence... Oui, "El Chipo" est un grand petit livre aussi ridicule qu'indispensable, qui nous parle de nous et notre avenir de saucisse, quand s'allumera le feu sous le grand barbecue final.