Paris_est_a_nous affiche

Alors d'abord, il y a forcément pour nous, cinéphiles d'un certain âge, la référence au merveilleux film de Jacques Rivette, "Paris nous appartient", qui laisse entendre (espérer…) que le collectif Elisabeth Vogler veut retrouver la beauté du geste joueur de la Nouvelle Vague, et nous donner des nouvelles de la génération des années '10, celle qui vit dans la Ville, et y puise son inspiration et son énergie. Formellement, bien entendu, nous nous doutions bien que la forme du cinéma actuel serait plus nourrie d'Instagram - pour le pire - et de Malick et Lynch - pour le meilleur -, que par la liberté de ton d'une Nouvelle Vague que la jeunesse actuelle ne comprend plus. Par contre, nous nous sommes vite rendu compte que le sujet de "Paris est à Nous" n'était pas Paris, mais bien le mal-être profond de cette jeunesse, dont l'invasion de Paris par les manifestations et par l'arsenal de répression policière était avant tout la représentation symbolique, voire le symptôme. Pourquoi pas ? C'est un beau et fort sujet, mais du coup, on peut préférer le titre "américain", "Paris Is Us", qui traduit bien mieux la manière dont scénaristes et cinéastes ont représenté la Capitale comme un espace mental virtuel, intérieur (d'où la parfaite logique de la référence assez pesante au Lynch de "Mulholland Drive"), et non comme un espace ouvert au jeu et à l'imagination.

Il faut maintenant noter combien "Paris est à Nous" a été mal reçu, au-delà même de l'habituel discours de "Netflix-bashing" qui accueille, parfois très injustement, toute publication d'un film par l'opérateur US : ce rejet massif est généralement centré sur l'argument "imparable" que "le film ne raconte rien", alors que l'on pourrait tout autant affirmer que le film a, au contraire, TROP de choses à dire, à raconter… Sa grande limitation nous paraît être sa difficulté à structurer tout cela, qui se traduit en particulier par une dernière vingtaine de minutes en roue libre, ressassant inutilement des images déjà vues, et ne parvenant pas à une conclusion, même suspendue, qui puisse pleinement justifier l'impressionnant travail de collecte et de création d'images à l'origine du projet.

Entre le thème "fantastique" de l'éternel retour d'un fantôme, errant au milieu de la foule sans pouvoir établir la moindre relation avec elle (car il nous semble que, contrairement à ce que le résumé rationnel du film raconte, il est clair que la jeune femme était bien à bord du vol qui s'est écrasé…), et les tourments - certes classiques, mais toujours valides - d'un jeune couple déchiré entre les aspirations matérialistes de l'un et les rêveries de l'autre, entre la perte de l'Amour et de l'Innocence figurée par Paris souillée et par les terroristes et par les "forces de l'ordre", et la sublime vigueur d'une Ville qui se relève toujours, il y a beaucoup de très belles choses, très stimulantes sur l'écran. Il y a aussi des stéréotypes, mais si significatifs de notre époque qu'ils ont valeur de symboles. Il y a aussi des fulgurances, quelques instants ça et là où du VRAI Cinéma advient, grâce à la foi des créateurs en leur média et en leur démarche. Il y a pas mal de choses redondantes, de passages ennuyeux, il y a beaucoup de maladresse, surtout dans le filmage des rapports dans le couple - prouvant par l'absurde combien les intuitions de la Nouvelle Vague sont toujours pertinentes, et que les rejeter pour adopter les tics du cinéma d'auteur anglo-saxon n'est pas la meilleure solution...

Mais en dépit de tout cela, ou peut-être bien à cause de tout cela, "Paris est à Nous" est une œuvre passionnante, stimulante, féconde même. Qui nous redonne foi en la capacité du Cinéma à se renouveler dans de nouveaux espaces physiques et mentaux, et à exister grâce à de nouveaux mécanismes économiques.

Pour cela, remercions le collectif Elizabeth Vogler et tous ceux qui ont financé leur travail, et remercions Netflix pour permettre que ce film soit vu.