derek posterRetour de Rocky Gervais au mockumentary qui avait contribué à la réussite de son "the Office", pour nous faire pénétrer cette fois l'univers des EHPAD, ou plutôt leur équivalent anglais, c'est-à-dire, vu l'état du système social Outre-Manche, encore plus fauché et plus fragile qu'en France. La grande idée de "Derek", afin d'échapper aux pièges du misérabilisme ou de la compassion, c'est d'introduire dans ce milieu, a priori anxiogène, une bande de "pieds nickelés" : un autiste, un attardé obsédé sexuel et un maniaque désabusé… Ce trio improbable va apporter rires et fantaisie à un contexte pour le moins pesant, mais surtout nous permettre de remettre en question nos propres idées reçues sur l'exclusion sociale et la déviation par rapport à la norme d'une société caractérisée par ses injonctions à l'efficacité et la productivité.

L'univers décrit par Gervais ici est dysfonctionnel, borderline, mais - et c'est là le génie de cette série - toujours accueillant et chaleureux. Ce sont, à l'inverse, ceux qui viennent du monde extérieur qui apparaissent rapidement les plus dangereux, les plus déviants, les plus répugnants : les représentants de la municipalité annonçant des coupes budgétaires, les petits délinquants effectuant quelques jours de travail pour la communauté (certains s'adapteront, trouvant auprès des personnes âgées un refuge contre l'agressivité du monde, et surtout contre leurs propres instincts autodestructeurs), et surtout les membres des familles… qui nous représentent et nous font honte. Entre ennui profond d'avoir à gâcher son temps ainsi et intérêt mesquin pour un héritage souvent pitoyable, ils sont (nous sommes ?) ici une représentation révoltante de "l'humanité" ordinaire.

Malgré l'intelligence de son concept; "Derek" n'est pas exempt de petits défauts : le non-traitement frustrant du thème pourtant fécond du besoin de financement de la maison de retraite, un peu trop de gags en dessous de la ceinture d'un côté, quelques excès lacrymogènes d'un autre, et un Ricky Gervais qui en fait peut-être un peu trop dans sa représentation de l'autisme... même si son personnage d'homme simple au grand cœur reste formidablement inspirant en dépit de son simplisme. Le dernier épisode de la première saison, le meilleur, le plus fort, tranche d'ailleurs superbement par rapport aux autres parce qu'il nous montre que derrière la façade "gentille" de Derek, rôdent des traumas et une rancune profonde vis à vis d'un monde qui ne lui a pas donné l'affection qu'il méritait : en rompant avec un angélisme simplificateur, Gervais ajoute une vraie profondeur dramatique à sa série…

… qui reste un objet formidablement singulier et un pari merveilleusement audacieux au sein d'un genre qui se contente bien trop souvent de caresser son public dans le sens du poil.