El Reino affiche

"El Reino" n’est pas un film facile à appréhender, et encore moins à critiquer pour qui ne serait pas familier avec la situation politique espagnole : en Espagne, qui est, rappelons-le pour ceux qui n’ont qu’une vue « touristique » de ce pays finalement à part du reste de l’Europe, l’un des pays les plus corrompus de la planète, dépassant allègrement l’Italie en termes de pourriture politique généralisée, aucun spectateur n’a besoin de précisions quant à ce que Rodrigo Sorogoyen décrit dans son film, et il peut s’épargner une description détaillée de faits que tout le monde a clairement en tête… ce qui ne sera pas le cas en France, obligeant le spectateur a remplir lui-même les blancs d’une fiction qui n’en est pas une. On a même vu de ce côté-là des Pyrénées des critiques quant à un « manque de courage politique » du film, ce qui est une contre-vérité complète, puisqu’il ne manque guère que les véritables noms des hommes politiques réels pour que le film soit, au moins dans sa première partie un « documentaire » !

Ceci posé, il faut aussi admettre que, quelle que soit la violence du portrait du monde politique espagnol ici dépeint, en alternant formellement un filmage « au corps » qui évoque les Dardenne et une hystérie du mouvement inspirée des grands films de Scorsese (on peut d’ailleurs rapprocher son scénario de celui des "Affranchis"…), c’est la partie thriller de "El Reino" qui est la plus impressionnante. Et, même si Sorogoyen avait déjà frappé fort avec son film précédent, "Que Dios Nos Perdone", il atteint ici une maîtrise surprenante lorsque son film prend le virage du thriller hitchcockien, et enchaîne successivement deux grands moments de cinéma, parmi les meilleurs vus cette année en salle : la recherche de carnets compromettants pour la classe politique espagnole toute entière dans une maison en construction où une bande de jeunes défoncés font une triste fête, puis une poursuite automobile tous feux éteints, deux véritables chocs électriques pour le spectateur qui aura rarement été magistralement embarqué au côté d’un protagoniste qui n’a pourtant rien d’aimable. En même temps coupable à l’amoralité totale et victime inconsciente d’un système duquel il s’est nourri sans état d’âmes, le politicien dont nous suivons la chute vertigineuse est complètement incarné par un Antonio de la Torre à la présence animale, mais c’est l’intelligence avec laquelle Sorogoyen nous épargne toute psychologie, et surtout tout l’habituel arsenal de la fiction puritaine mêlant culpabilité, repentir et rédemption, qui élève le film.

C’est d’autant plus dommage que, dans un geste incompréhensible, Sorogoyen se tire une balle dans le pied dans les toutes dernières secondes de "El Reino" : après avoir intelligemment pointé, dans une dernière scène toute d’intensité, la collusion de la presse, aux mains d’intérêts économiques, avec le pouvoir politique, voilà qu’il détruit la construction intellectuellement impeccable de son film par une admonestation moralisatrice inutile et redondante ! C’est particulièrement incompréhensible, et rageant, de nous avoir aussi joliment impliqués, sans explications inutiles ni sentiments stéréotypés tout au long de la course d’un rat perdu dans un labyrinthe étouffant, pour clore son film de manière aussi conventionnelle et nous laisser dépités et furieux…