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Nous n’avons pas forcément l’habitude de lire des livres « pour la jeunesse », mais la première bande dessinée de Gaëlle Geniller, autrice débutante, a suffisamment de singularité pour intriguer tout passionné de bande dessinée, surtout s’il est aussi parent de jeunes enfants questionnés par les trop habituels soucis de « différences » et d’individualité, en particulier à l’école.

"Les Fleurs de Grand Frère", récit lumineux qui part du postulat fantastique de l’apparition de fleurs sur la tête d’un enfant pour tenter de nous rassurer – tous, pas seulement les plus jeunes d’entre nous - quant à la nécessité de l’acceptation de soi, est avant tout un traité de bienveillance… soit l’une des choses qui manque clairement à notre société de plus en plus dure. Ce qui frappe immédiatement quant on ouvre le livre, c’est la profonde beauté du dessin et l’élégance des couleurs, conjuguant une parfaite fluidité de la narration et une véritable poésie : quelque chose qui vient en effet plus du meilleur des livres pour enfants, et que la BD délaisse la plupart du temps pour aller chercher des effets spectaculaires plus faciles dans un graphisme agressif… En allant chercher, on l’imagine, dans ses propres souvenirs d’une enfance au milieu de la Nature, Geniller retrouve une belle simplicité de situations profondément humaines.

Mais la plus grande intelligence des "Fleurs de Grand Frère", c’est d’avoir mis au cœur de son récit le paradoxe d’une inversion inhabituelle des rôles, un changement de perspective qui éclaire également le chemin du lecteur : Geniller imagine en effet que l’accompagnement de « l’enfant aux fleurs » est assuré avant tout par son plus petit frère, qui est ici le narrateur. Et c'est l’amour inconditionnel et la confiance de ce petit frère qui permettront à la famille tout entière de triompher de cette « épreuve », et d'en tirer au contraire une plus grande ouverture au monde...

Si l’on peut trouver une limite aux "Fleurs de Grand Frère", c’est l’évacuation totale du moindre conflit avec le monde extérieur : les inévitables moqueries et persécutions à l’école, par exemple, si elles sont anticipées par l’enfant, ne sont pas montrées. On peut supposer qu’elles existent, et qu’il faudra du temps pour que la différence de l’enfant soit acceptée – le récit s’écoule d’ailleurs au fil de plusieurs mois, avec le passage des saisons qui joue évidemment un rôle dans la « floraison » de la tête de grand frère -, mais nous n’y serons pas directement confrontés. Par ce choix inhabituel, puisque du coup on échappe aux épisodes marquant traditionnellement le « récit d’apprentissage », Geniller élève son livre vers une pure réflexion intérieure, personnelle, sur « ce que l’on est »… mais court le risque qu’il apparaisse trop gentil, voire lénifiant. Le juger ainsi serait néanmoins ignorer que le concept de « bienveillance » est fondamentalement au cœur du projet de Gaëlle Geniller, et lui confère sa totale originalité.