2019 04 08 The Specials Cigale (15)20h45 : le public de la Cigale est chaud bouillant quand nos sexagénaires de The Specials entrent en scène, précédés par des hurlements de sirènes d’alerte aérienne. La scène est superbement décorée de pancartes de manif, portant des slogans sympathiques, voire drôles : “Right = Wrong”, “Fight Ignorance, not Immigrants”, “Only Bad People Need Guns”, “Think”… Bref, confirmant le positionnement toujours ultra-politisé du groupe, comme on l’a bien vu et entendu sur le très militant “Encore”… Sept musiciens sur scène, mais seulement trois du groupe original : Terry Hall et Lynval Golding bien sûr, et Horace Panter à la basse…

On attaque cool avec Man at C&A, extrait de l’extraordinaire – mais assez mal compris à l’époque – second album du groupe, qui allait se frotter à l’easy listening et à la lounge music. On repère immédiatement la dynamique qui va être celle du groupe pendant tout le set : Lynval, 67 ans, reste le joyeux drille de la bande, qui apporte son éternelle bonne humeur au set, et qui va constamment chercher l’attention soit du public, soit de ses camarades ; Terry, 60 ans, reste le punk ultime, celui qui tire la gueule, qui passe la moitié du concert à tourner le dos au public, à fumer (une e-cigarette !) et à boire (des soft drinks !) sans s’occuper trop de ce qui se passe autour de lui… On le verra sourire à demi une seule fois, mais il se reprendra bien vite, ne vous inquiétez pas ; Horace (65 ans) à la basse et Steve (49 ans, un petit jeune, qui a fait partie de Ocean Colour Scene …) à la guitare sont le moteur du groupe, et ils injectent à la musique des Specials l’énergie très particulière qui a toujours fait son charme. Les autres musiciens sont très professionnellement affairés à recréer le plus justement possible les sonorités originelles des chansons, de manière à ce que personne ne se sente lésé !

Rat Race, Do Nothing puis Friday Night et Blank Expression sont alignées comme à la parade – les spectateurs parisiens ne réagissant pas plus que ça aux excellents nouveaux titres (Vote For Me, Embarrassed by You…) et prouvant malheureusement que c’est bien la nostalgie qui les amenés à la Cigale ce soir. Heureusement quand même qu’il est là, ce nouvel album, parce qu’il nous évite de juger qu’on a affaire à un nième groupe légendaire qui s’est recyclé – pour des raisons financières – en juke-box itinérant jouant à la demande ses hits d’une époque révolue. ll faut attendre une magnifique version de Doesn’t Make It Alright pour que le concert monte vraiment en puissance, et que le public s’enflamme. La merveilleuse reprise des Fun Boy 3, The Lunatics, et le jubilatoire political statement anti-armes de “Encore”, Blam Blam Fever tombent ensuite malheureusement dans l’oreille de sourds… avant que le groupe n’offre l’incontournable A message to You, Rudy, qui fait le bonheur de 99% des gens présents ce soir (et le mien aussi, ne soyons pas snob : j’ai eu la petite larme au coin de l’œil, je l’avoue bien sincèrement).

2019 04 08 The Specials Cigale (37)Saffiyah Khan pointe son nez pour nous réciter ses 10 commandements féministes, et emballe le public, même si j’ai toujours personnellement une interrogation quant à qui sont ces “pseudo-intellectuels sur Internet” qu’elle conspue : il faudra que je creuse la question… Je ne l’ai pas dit, mais pendant tout ce temps-là, pendant que tout le monde sur scène luttait pour faire monter la tension et la fièvre, Terry Hall se faisait, bien sûr, royalement suer… Mais bon, du moment que sa voix, désincarnée et glaçante, était toujours là pour balancer sa dose de poison et de mal-être au cœur du ska énervé du groupe, on ne se plaindra pas…

J’ai dit énervé, parce que là, le concert va – sans surprise peut-être, mais quand même… - exploser : Nite Klub, frénétique, lance le signal du pogo dans la salle, et même au balcon, je remarque que ça se trémousse sévère ! Le plaisir quand même de voir un mosh pit au milieu de la Cigale formé en quasi-totalité de crânes chauves et de têtes grisonnantes… Punk un jour, punk toujours ?

Ce qui suit échappe à tous les qualificatifs : Do the Dog, Concerte Jungle, Money Man, Gangsters, Too Much Too Young… C’est presque trop ! Quand j’essaie de reprendre mon souffle et mes esprits, je me dis que les Specials ont certainement à leur disposition la meilleur setlist de rock anglais / de pop music classique en 2019, à peu près à égalité avec Paul McCartney… Et en attendant que Ray Davies revienne aussi faire son petit tour. Oui, je le dis et je le répète, en termes de grandes chansons, il y a dans le rock anglais une sainte trinité 1) les Beatles 2) les Kinks 3) les Specials. Et la messe est dite.

Je n’y reviendrai plus, mais je vous le confirme : pendant que le feu embrase la Cigale, Terry Hall se fait superbement ch… Mais à ce stade, on se souvient bien entendu que c’était quand même aussi ça, le charme des punks anglais, ce suprême dédain vis-à-vis de tout ce qui les entourait, non ?

Bon, Terry, après avoir pesté contre les ventilateurs mal dirigés, les retours mal réglés, le public trop français (là, je brode…), eh bien il décide que ça suffit comme ça, et qu’il ne reviendra peut-être pas pour le rappel. Le groupe nous propose, tongue-in-cheek, de nous « jouer un peu de ska, quand même », un petit instrumental en attendant que Terry veuille bien changer d’avis. Bon, il revient et le concert se conclut par un Breaking Point festif, avec tous les musiciens en rang d’oignon sur le devant de la scène, et par le touchant You’re Wondering Now… et sans Ghost Town ! SANS GHOST TOWN, cette merveille absolue, apparaissant pourtant sur certaines set lists sur la scène. Ça, c’est dur : salaud de Terry ! Du coup, il va falloir que je retourne les voir ailleurs, et très vite, pour rattraper cette frustration.

Le public de la Cigale ne veut pas partir après cette heure vingt cinq de plaisir généreux (… malgré Terry !), mais il faudra bien s’y résoudre, au bout de longues minutes…