Ma Vie avec John affiche

Voilà, ça devait arriver. C'est comme pour nos groupes de rock favoris quand ils passent des petites aux grandes salles, et que le monde entier les aime. Les fans sont en rage : ce n'est plus ce que c'était, c'est bien moins bien qu'avant, c'est une trahison. Lire les critiques "institutionnelles" ou les avis sur Sens Critique sur "Ma Vie avec John F. Donovan", c'est une fois de plus la même litanie prévisible de critiques qui ne trouvent rien d'autre à dire que ça, exprimer leur déception de petits fans frustrés que leur idole ait 1) tourné en langue anglaise 2) engagé des gros acteurs "bankables" 3) voulu toucher un plus grand public (sans changer un iota de ses sujets, si personnels, pourtant, soulignons-le). Pour rester au Canada, on peut faire un copié-collé de ce que ces mêmes personnes, ou leurs clones, ont pu écrire sur Arcade Fire quand le groupe a explosé en popularité. Personnellement, ce mélange de snobisme et de jalousie enfantine ("j'aimais mieux quand nous étions 10 à connaître Dolan"), finalement pas si loin du sujet du film, cela me fait plutôt rire.

Car bien sûr, si ce film n'avait pas été signé Xavier Dolan, tout le monde aurait sans doute crié au miracle, à la découverte de l'année, ou je ne sais quoi encore. Un peu comme pour le dernier Pixies, pour poursuivre mon parallèle avec les groupes de Rock. Bon, parlons un peu du film : il y a donc au départ un sujet terriblement intime, les lettres que Dolan enfant a écrites à Di Caprio, lettres restées sans réponses, et il s'agit donc ici de récompense et de revanche en imaginant des réponses et une (naturellement inavouable) correspondance secrète, qui déterminera les ambitions artistiques futures de l'enfant. Il y a aussi la chronique, que les gens qui ont la mémoire trop courte considèrent comme convenue, des difficultés qu'il y avait il y a seulement dix ou quinze ans à être une star populaire à Hollywood et à être homosexuel : ce n'est pas parce que les choses ont (un peu) évolué que Dolan n'a pas le droit de revenir sur ces souffrances, ces dilemmes, cette tentation de se nier soi-même pour continuer à exister au yeux du monde. Il en a bavé, il nous le dit. Et il y a tout ce que Dolan ressasse dans tous ses films, ses doutes quant à son identité, son amour pour sa mère, la confusion de relations familiales chaotiques : tout ça vient faire un petit tour, magnifique comme toujours, et puis s'en va.

"Ma vie avec John F. Donovan" n'est pas exempt de défauts, les mêmes en gros que dans tous ses films précédents, plus quelques uns sans doute créés par les ambitions plus démesurées encore qu'à l'habitude, et par la genèse apparemment difficile du film, que Dolan aura fini par raccourcir (et c'est très bien comme ça…), par charcuter (ce qui a évidemment laissé des cicatrices, des déséquilibres). Mais est-ce que quelqu'un, honnêtement, attend de la part de Dolan un film "parfait" ? Bien sûr que non, ce qu'on attend ce sont des incandescences, des éclairs de génie, de la rage et de la beauté dans un équilibre instable. Et des acteurs en état de grâce, portés à l'excellence par ce diable de metteur en scène / alchimiste qui transforme le plomb du mélodrame en or fin. Et, honnêtement, on est servis : on pleure, on rit, on trépigne, on tombe amoureux de chaque acteur, de chaque actrice à son tour. Kit Harrington, en particulier, bouleverse, loin des clichés fatigants de "Game of Thrones", mais Natalie Portman, et surtout Susan Sarandon magnifient cette nième et ici double - déclaration d'amour d'un fils à sa mère.

Dolan a gagné son pari, faire un autre très beau film dans le milieu le plus potentiellement hostile à sa vision du Cinéma. Et ne rien lâcher, continuer à creuser le même sillon, à nous déchirer la peau, puis la chair, puis le cœur avec la même foi dans son Art. Et les mêmes doutes. Merci, Xavier. Et ne t'inquiète pas pour tes vieux fans, au fond ils t'aiment toujours autant.