La Suite Apocalyptique

A sa publication en France par Delcourt en 2009, The Umbrella Academy, le comics créé en 2006 par Gerard Way (leader du groupe américain My Chemical Romance qui remportait alors un certain succès auprès du public Emo... sauf d'ailleurs en France) et Gabriel Bá (dessinateur brésilien désormais reconnu internationalement) n'avait pas remporté plus qu’un succès d’estime... même si la critique avait souligné sa franche originalité. Son adaptation en série TV - par ailleurs fort réussie - par la maison Netflix change la donne, et depuis leur récente réédition, la BD - en deux tomes, chacun racontant une histoire indépendante - se vend comme des petits pains... Comme quoi, critiquons Netflix tant que nous voulons, mais sa politique éditoriale a au moins des retombées positives sur des œuvres notables...

... car, loin d'être le caprice complaisant d'un musicien égotique qui croyait qu'il pouvait exceller dans un autre domaine que le sien, Umbrella Academy – la Suite Apocalyptique s’avère un travail remarquable, frôlant même le chef d'œuvre, si ce n'était peut-être une certaine précipitation dans le récit - qui aurait aisément faire le double de pages, tant tout cela est riche et foisonnant -, et quelques problèmes çà et là de lisibilité de certaines cases, là encore dû en général à un surplus d’informations…

L'histoire que nous raconte Gerard Way est d’autant plus remarquable que, si le concept à la base de The Umbrella Academy, cette famille dysfonctionnelle de super-héros rendus carrément fous par une éducation cruelle imposée par un père adoptif ignorant toute notion d’amour, avait été longuement murie, le scénario lui-même de ce premier tome a été écrit alors que le musicien était en tournée à travers le monde pour supporter son fameux album, The Black Parade… et que le pauvre Gabriel attendait depuis son atelier au Brésil pour créer en « flux tendu » les images qui donneraient vie aux visions torturées de Gerard. Au-delà de l’originalité de ses personnages dont les super-pouvoirs sont plus laissés à l’imagination du lecteur qu’explicitement décrits, et qui existent surtout à travers les non-dits du récit – constituant ainsi une mine pour les futurs scénaristes de la série TV, qui pourront s’en donner à cœur joie à partir d’une trame aussi riche -, c’est l’étonnant mélange de second degré (presque d’humour noir…), de légèreté et de profondeur humaine qui hissent la Suite Apocalyptique bien au-dessus des clichés du genre… clichés qui ne constituent clairement pour Way qu’un point de départ, sur lequel construire un récit que l’on imagine facilement très, très personnel, voire intime : entre la puissance infinie de la musique, capable de réellement « décrocher la lune », et les rapports difficiles avec un père froid et distant, et une mère perçue comme un pur « objet » dédié au fonctionnement du ménage, entre le tabou de l’amour incestueux entre frère et sœur, et la tentation de la drogue pour oublier à quel point on se sent différent du commun des mortels, on peut imaginer qu’un psychiatre ayant à soigner Gerard Way se délecterait à la lecture de ce premier volume de The Umbrella Academy !

Il nous reste à revenir sur le graphisme (et les couleurs) remarquables d’inventivité, de dynamisme, créant un sentiment d’énergie éruptive des plus satisfaisants, tout en restant quand même bien ancré dans les codes des comics modernes – ce qui pourra constituer une légère frustration pour un lecteur plus habitué à la BD franco-belge ou aux mangas. Une publication dans un format plus grand permettrait sans doute de résoudre les difficultés que l’on rencontre donc parfois à lire de manière fluide certaines cases, mais ce n’est guère là qu’un défaut mineur…

Pour ceux qui, comme nous, n’auront découvert la BD qu’après la série, nulle frustration, seulement le plaisir d’un media différent apportant des sensations similaires. Et la confirmation de la belle singularité de cette œuvre atypique.