Encore

Nous sommes un certain nombre à considérer "Ghost Town" comme le meilleur single de pop anglaise de ce côté-ci des Beatles et des Kinks, et les deux albums des Specials comme deux joyaux éternels de la musique de la perfide et pourtant rayonnante Albion. Il y en a même certains d'entre nous qui jurent que le concert des Fun Boy 3 le 26 mai 1983 au Palace fait partie du top 10 des prestations live les plus inoubliables, avec une cover de "The End" des Doors qui avait dû réveiller le fantôme de Jim Morrison. Pourtant, la reformation des Specials (avec Terry Hall et Lynval Golding, mais sans Jerry Dammers ni Neville Staple) était pour nous tous sauf excitante, s'apparentant surtout à une respectable tentative de musiciens - n'ayant que fort peu profité de leur heure de gloire à la fin des seventies - de s'assurer une retraite plus confortable. La production discographique du groupe de ces dernières années, largement passée inaperçue, ne nous avait pas manquée… Mais cette fois, le nouvel album, "Encore", s’avère difficile à ignorer : oui, les Specials existent à nouveau, en 2019…

Encore débute, étonnamment, très loin du territoire musical originel du groupe : par du funk, un peu laid back, mais du funk quand même : "Black Skin Blue Eyed Boys" nous désarçonne un peu, mais s'avère vite assez réjouissant avec son encouragement au métissage intégral comme solution aux problèmes de cohabitation entre les races... Après tout, pourquoi pas du funk maintenant, si l'on considère que le principe fondateur des Specials est de recycler les musiques noires dans la grande lessiveuse de la pop et du rock britton, en y ajoutant une bonne dose de conscience politique ? D'ailleurs, le récit que fait Lynval de ses déboires de black immigré de Jamaïque en Angleterre, puis de visiteur aux US dans "BLM" (soit « Black Lives Matter »…) nous rappelle combien le militantisme Two Tones reste d'actualité : le bras de fer contre l'extrême droite continue et nous sommes très loin de l'avoir gagné. Finalement, nous avons même encore plus besoin des Specials en 2019 qu'il y a 40 ans !

La suite nous ramène sur un terrain plus connu, entre ska festif, lounge music et post-modernisme narquois, mais avec toujours un contenu politique extrêmement actif, voire agressif : "Vote For Me" met en scène notre désamour des politiciens actuels, et c’est une agréable surprise que de trouver ici une version en format « tango baroque » du célèbre "The Lunatics (have taken over the Asylum)", plus pertinent encore à notre époque de Brexit hors de tout contrôle ! Plus loin, sur "10 Commandments", Hall et Golding cèdent le micro à la militante anti-extrême droite Saffiyah Khan, pour un texte aussi incendiaire que réjouissant sur la violence sexiste quotidienne dans nos rues occidentales (« Thou shall not tell a girl she deserved it / because her skirt was too short »). Mais ce sont peut-être les paroles de "Embarassed by You" qui s’avéreront les plus polémiques de tous, les moins politiquement correctes : « We never fought for freedom / for nasty little brutes like you / to come undo the work we do… » est directement dirigé contre la jeunesse de couleur, accusée ici de ne pas se comporter avec la dignité et la morale nécessaire à la continuation du combat pour l’égalité raciale… Un texte qui fera inévitablement grincer des dents, et peut-être traiter nos héros post-punk de vieux cons dépassés. Et pourtant…

Même si l’on regrette le « tranchant » des deux albums originaux, sacrifié en faveur d’une évidence pop totale (l’album est d’ailleurs entré directement à la première place des charts en Angleterre !), voilà dix chansons qui parlent directement à nos jambes et à notre tête. Dix chansons plus militantes encore qu’en 1979, comme si notre époque n’appelait plus à la subtilité et au second degré. Dix chansons au charme desquelles il est difficile de résister. "Encore" se clôt sur une citation – justement – des Doors, avec le fameux ruissellement de notes de piano de "Rider in the Storm" (ce qui boucle parfaitement la boucle par rapport à FB3), puis par un ultime message d’espoir ("We Sell Hope").

Et si cet "Encore" était exactement ce dont nous avons besoin en ce moment ?