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Il y a 37 ans, le raz-de-marée "E.T." prit la planète par surprise, et imposa une fois pour toute Steven Spielberg comme le grand "mage" cinématographique de sa génération… même si aujourd'hui, le phénomène "Star Wars" a injustement fait un peu pâlir l'étoile des chefs d'œuvre du cinéma populaire qu'il réalisa durant la toute première partie de sa carrière, quasi parfaite. On s'émerveillait de cette parabole humaniste sur la bienveillance et l'amour, que nous recevions du Ciel (voir l'apparition quasi christique de E.T. ressuscité !) mais étions encore capables de redonner en retour. On se congratulait de l'universalité d'un langage cinématographique qui parlait au cœur de toute femme et tout homme sur la planète, quelle que soit sa culture. Oui, en 1982, on était encore assez optimistes pour lever avec Spielberg les yeux en l'air et y voir notre futur… Bien sûr, les plus cultivés d'entre nous pointaient les aspects psychanalytiques du film, le retour du père, la menace freudienne de "l'homme aux clés", la naissance de la sexualité chez l'enfant (cette merveilleuse scène du lâchage des grenouilles et du baiser par procuration), l'inclusion de Elliot dans E.T. (première et derrière lettre de son nom) qui était pourtant sorti de lui (plus exactement de son anus / Uranus - comme clairement dit dans une scène ironique mais éclairante), etc. etc. Si recourir à Freud et à Lacan permettait aussi d'expliquer l'universalité du "message", pourquoi pas ?

Nous sommes en 2019, et un pessimisme de plomb s'est abattu sur nous : Spielberg ne rêve plus lui-même à de bienveillants extra-terrestres, il pense plus sage de questionner notre obsession pour la virtualité… et nous-mêmes ne nous sentons pas très bien. En 2019, l'Amérique veut construire des murs au lieu d'envoyer des messages dans l'espace. Nos multiplexes affichent des films de destruction massive et de violence instoppable, sans parler d'élus invicibles, ce qui constitue sans doute le seul nouveau "message universel" que les peuples du monde sont prêts à entendre en engloutissant leur pop-corn. Pouvons-nous donc encore regarder "E.T." en toute innocence, rire avec ses enfants qui volent en bicyclette, pleurer avec ses héros qui se touchent le cœur en disant "Ouch !" ("Aïe" en VF), croire même que les scientifiques du gouvernement voudraient sauver l'alien plutôt que de l'examiner pour en faire une arme nouvelle ? Rien n'est moins sûr, si vous voulez mon avis.

Si "E.T." a vieilli, c'est évidemment de par ses effets spéciaux : la marionnette caoutchouteuse n'est plus guère crédible, même si ma fille - qui découvrait le film à 8 ans - oublia vite sa laideur pour seulement s'émerveiller de ses facéties. Le fameux vol de la bicyclette devant la pleine lune, tellement emblématique qu'il en devint, triste destin, un logo publicitaire, est une pauvre surimpression qui prouve l'âge du film. Spielberg lui-même a un peu salopé son chef d'œuvre, faisant disparaître dans certaines versions digitalement les armes des "men in black" menaçants, et enlevant certains gros mots qu'il pensait inappropriés. Mais il reste quand on regarde "E.T." le meilleur, ce qui résiste toujours dans un grand film quelle que soit l'usure des années : un scénario remarquablement construit, dosant parfaitement angoisse, rires et émotion, une direction d'acteurs étonnante (les enfants sont incroyables, bien loin des minauderies tire-larmes qu'on trouve si souvent, même dans le cinéma américain), et surtout une mise en scène constamment inspirée. Il y a au moins dans "E.T." une trentaine de plans parfaits, de véritables classiques qui s'ancrent pour toujours dans la mémoire du spectateur, et font qu'il portera quelque chose du film en lui sans doute pour le reste de sa vie : et à une époque où nous ne croyons plus aux miracles, ça, c'en est quand même un, de miracle, et loin d'être négligeable.