Sarkozy_Kadhafi_Des_Billets_et_des_Bombes

Bien sûr, nous sommes de plus en plus abreuvés de "fake news", comme on dit aujourd'hui, produites par tous les bords politiques. Bien sûr, la présomption d'innocence, concept essentiel à la mission d'une Justice digne de ce nom, gêne chacun d'entre nous, puisque nous sommes tous, tristement, tellement prompts à "juger" et à condamner. Bien sûr, il y a quelque part un peu de gêne à voir des têtes de gondole à la FNAC consacrées à "Sarkozy - Kadhafi", la retranscription en BD de l'enquête menée par 5 journalistes d'investigation, au pedigree impeccable, sur les liaisons dangereuses entre la France et la Libye, alors que l'enquête sur ce qui s'est réellement passé entre 2002 (les élections présidentielles françaises qui amèneront Sarkozy au pouvoir) et 2011 (la guerre menée par la France en Libye, qui éliminera certes le dictateur honni, mais plongera aussi un pays tout entier dans un chaos sanglant dont il n'est pas encore sorti) n'est pas terminée… Et que les protagonistes de cette tragédie en forme de thriller politique - qui ferait un excellent film hollywoodien - ne sont pas encore jugés…

On ouvre donc ce livre avec une certaine prudence, voire appréhension, en se demandant comment les journalistes Fabrice Arti, Benoît Collombat, Michel Despratx, Elodie Guéguen et Geoffrey Le Guilcher ont fait pour retranscrire les résultats de leurs enquêtes sans enfreindre la loi, l'éthique de leur noble profession et la simple morale commune. Au bout de quelques pages, on est rassuré : sur le fil tendu d'une vérité à demi entrevue mais qui nous échappe encore - il y a clairement toujours des trous dans la reconstitution de ce qui s'est passé - la technique de l'équilibriste est impeccable. Tous les faits narrés dans le livre s'appuient sur des documents officiels - dont beaucoup sont reproduits dans une copieuse annexe de 40 pages - et les dénégations et les déclarations discordantes de certains protagonistes sont reproduites sous formes de notes. Mieux encore, la plupart des événements sont commentés de manière à la fois explicative et le plus objective possible par un personnage imaginaire, une sorte de Jimini Cricket qui ne serait pas cette fois la bonne conscience de qui que ce soit, et qui est affublé, non d’un chapeau, mais d’une tête en forme de rond rouge (!), mais qui sera notre guide dans ce labyrinthe complexe où grenouillent des dizaines de personnages - bien réels, eux - aux rôles peu clairs. Ce soin porté à l'exposition de faits encore contestés - malgré, disons-le, un faisceau de preuves assez conséquentes -, fait indiscutablement la valeur d'un livre où "l'intime conviction" des enquêteurs est toutefois exposée de manière quasi "militante", résultat compréhensible de l'horreur que suscite une telle accumulation potentielle (si elle était avérée) de mensonges, de décisions politiques absurdes, et de purs délits criminels.

Le récit est présenté comme un flashback à partir du 20 octobre 2011, date de la mort de Kadhafi, et avance de manière chronologique et la plus didactique possible, ce qui est indispensable pour ne pas perdre le lecteur. Chaque chapitre s’ouvre sur un dessin représentant, non sans humour, comment une poignée de main chaleureuse entre Sarko et Kadhafi se transforme peu à peu en bras de fer, et conduit à la disparition pure et simple du leader libyen. Le style très “ligne claire” de Thierry Chavant recherche la plus grande lisibilité possible, l’objectif étant évidemment de ne pas faire passer l’Art de la BD devant le message politique, et même si la représentation de personnages réels n’est pas toujours ressemblante, elle l’est suffisamment pour le confort de lecture et la bonne compréhension des événements. La conclusion, évidemment ouverte, est doublement terrible, parce qu’elle dévoile en outre la possibilité de négociations ayant eu lieu après le terrible attentat de Lockerbie (1989), et que le livre se referme sur la vision silencieuse de la dévastation totale d’un pays, dont la responsabilité pourrait bel et bien nous être attribuée à nous, Français.

Les 190 pages de "Sarkozy – Kadhafi" se dévorent en moins de deux heures, comme le thriller politique de haut niveau qu’il est, mais laissent évidemment dans la bouche un goût de sang et de cendres. Elles confirment aussi que la BD, principal genre littéraire populaire en France, peut jouer un rôle à la fois pédagogique et politique essentiel dans notre démocratie, et qu’elle peut porter avec une grande efficacité les combats contemporains les plus importants.