Fever

Depuis le temps qu'on vous dit que la Belgique abrite une bonne partie des groupes de rock les plus intéressants de ces 20 dernières années, et que vous nous ignorez, il y a quand même peu de chance que la parution de ce quatrième album de Balthazar, groupe de Courtrai, change quelque chose à votre entêtement à vouloir passer à côté d'une musique aussi profondément satisfaisante. Alors, abordons le problème par une autre face : depuis combien de temps n'avez-vous pas écouté un album qui plaise en même temps à votre tendre moitié, à votre maman et même à vos enfants, pourtant rebelles aux guitares qui ont tant signifié pour vous naguère ? Un disque tellement réussi et universel qu'il peut fédérer les fans des Black Keys, de Leonard Cohen, voire des Stranglers de l'époque de "Feline" ? Ah, vous dressez l'oreille ? Vous êtes surpris ? Sceptique ? Tenté ?

Allez, on se lance avec "Fever", long morceau à la fois ambitieux, planant, suave - comme on disait à une époque - mais supporté par une mélodie immédiatement accrocheuse, et une montée en puissance assez irrésistible, tout en évitant toute la pesanteur lyrique typique du genre... Pas encore convaincus ? Laissez "Changes" vous emmenez tout en douceur sur le dance-floor, où vous pourrez vous trémousser "intelligent" sans craindre le ridicule : le genre de titre qui fait dire à à peu près tout le monde "Ah, oui ! Là, je vois !". Et ça continue comme ça dans une ambiance à la fois retenue, un tantinet lugubre, et pourtant festive : oui, c'est possible ! Il suffit de pousser un cran plus loin l'intuition de Cohen sur ses derniers albums, demander à un groove vaguement ironique, légèrement distancié, de supporter des chansons à l'humeur passablement sérieuse, voire noire...

On connaît des gens qui se satisfaisent de cette première partie de "Fever", qu'ils jugent - à juste titre, irrésistible. Ils ont tort, car ce qui suit est encore meilleur, et touche à la grandeur : "Phone Number" pousse encore un cran plus loin les citations vocales du vieux Len, et joue même avec les mots avec une malice qui rappelle le vieux poète coquin : "Oh, I remember how I came to you / You said I could go fuck myself / And that's when I knew I wanted you to", le tout sur une mélodie belle à pleurer. Ou encore "Grapefruit", élégant sommet de cet album qui n'en manque pourtant pas, qui combine à la perfection cordes puissantes et refrain presque joyeux. Ou encore...

... Oh, et puis, on en a assez dit : si vous n'avez pas encore compris, vous ne comprendrez jamais. Cette belle complexité dans la construction des chansons et l'assemblage des sons, qui se semble se réduire finalement à la sobre combinaison d'une magnifique voix grave et d'une basse élastique, n'est-ce pas une forme de magie, finalement ? Une musique à la fois discrète et toute en retenue, qui offre néanmoins à de plusieurs reprises un sentiment d'épanchement sentimental irrépressible. Une musique parfaitement évidente, mais jamais superficielle. Des chansons profondes qui restent ludiques.

La fièvre de Balthazar nous a gagnés, et en cet hiver de grippe agressive, c'est bien la meilleure chose qui pouvait nous arriver. Vive la Belgique ! Vive le Rock universel !