Das_Feuer

On est en 1916 : Henri Barbusse a 43 ans quand il publie "Le Feu", un brûlot réaliste sur l’horreur sans nom de la Guerre des Tranchées, qui bat alors son plein, et qu’il vient de vivre pendant deux ans. Le livre reçoit le Prix Goncourt, mais déplaît à ceux qui ne veulent pas croire à ce récit apocalyptique, qui voit l’humanité ramenée à sa plus simple expression : le désir de survie animal sous la mitraille et dans la boue primale. La guerre, l’une des pires de l’histoire récente, se termine, et le travail d’oubli commence.

On est en 2018 : On célèbre le centenaire de la fin de la Première Guerre Mondiale, et il ne reste bien sûr plus personne pour témoigner de ce que ça a été vraiment : l’Enfer pur et simple. Il est temps de relire les quelques témoignages de première main qui restent, pour ne jamais oublier.

« On est plein de l’émotion de la réalité, sur le moment, et on a raison. Mais tout ça s’use en nous, et ça s’en va. (…). Les hommes, c’est des choses qui pensent peu, et qui surtout oublient. Il n’y aurait plus de guerre si on se rappelait. »

Pécherot et Pinelli se sont donc lancés le défi de retranscrire en image le récit de Barbusse, en lui appliquant une légère distorsion : l’épopée minuscule mais démentielle de cette petite troupe d’hommes anonymes égarés dans l’enfer du no man’s land à la recherche de leur tranchée protectrice est vécue cette fois du côté allemand. Mais bien sûr, tout est pareil et rien ne change, la Guerre est abominable des deux côtés, il n’y a que des victimes.

"Das Feuer" est le résultat – exigeant, tout sauf plaisant à lire – d’un certain nombre de choix esthétiques et intellectuels forts : d’abord, celui d’un récit quasiment sans dialogues, avec une simple « voix off » qui tantôt rappelle les statistiques effarantes du conflit, et tantôt explicite sobrement ce qu’il peut y avoir dans l’esprit de ces pitoyables insectes qui courent affolés sous la pluie incessante et parfois sous la mitraille. Ensuite, un dessin en noir et blanc particulièrement austère, qui lamine paysages dévastés – un océan de boue qui dissimule mal les centaines de cadavres qui s’y sont engloutis – et hommes désespérés : tout est absurdement semblable, répétitif jusqu’à l’écœurement, il n’y a plus d’identité, plus de paysage, plus de vie et presque plus de mort.

On tourne les pages de "Das Feuer" dans une sorte d’hébétude, on ressent violemment au fond de soi la terreur ignoble qui fut celle de ces hommes, nos grands-pères, à qui l’ont fit endurer ÇA. Le projet de Pécherot et Pinelli est donc un succès, qui rejoint, dans un genre totalement différent, le travail de Tardi sur ces mêmes événements, sur ce même désastre universel. On regrettera peut-être quand même que les toutes dernières pages échouent à nous faire vraiment vivre ce moment tant désiré où la pluie cesse, où le soleil reparaît, où… la guerre recommence. Si la dernière phrase : « Nous serons tout » renvoie superbement à la première « Nous ne sommes rien », la répétition du même dessin ne porte pas assez le message de transmission de la mémoire, de "soulèvement des peuples" contre la guerre qui fut a priori celui de Barbusse. Un livre aussi obsédant que "Das Feuer" aurait peut-être mérité une conclusion plus intense…