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Pouvez-vous vous imaginer dans la peau d’un animal, d’un vrai – pas ces copies anthropomorphiques auxquelles la maison Disney nous a habitués depuis presqu’un siècle ? D’un lapin de garenne, par exemple, constamment soumis à la crainte des dizaines de prédateurs qui le menacent – l’homme n’étant pas le dernier – et auxquels il ne peut échapper que grâce à sa course, à l’exiguïté de son terrier, et à la vigilance du groupe tout entier auquel il appartient… Lire le remarquable livre de Richard Adams, "Watership Down", - que nombre de critiques anglais mettent au même niveau qu’un "Seigneur des Anneaux" en termes d’importance dans la construction d’une culture adolescente – c’est vivre cette expérience-là, être « dans la peau d’un lapin », avec une acuité et une vraisemblance ahurissantes.

Le génie d’Adams, au-delà d’une langue et d’une mythologie spécifiques inventées pour la circonstance, c’est d’éviter de tomber dans la simple copie de mythes humains : le périple de cette petite troupe de lapins chassée par la destruction de leur garenne et à la recherche d’un nouveau foyer, n’est-ce pas une nouvelle "Anabase" de Xénophon ? Oui, et non, car Adams ne quitte jamais le point de vue de l’animal – survivre, se protéger des intempéries, manger, trouver des femelles pour se reproduire,… mourir –, même lorsqu’il confronte ses voyageurs à des modèles sociaux aisément transposables en une critique des sociétés humaines. De plus, une indéniable radicalité dans la description des violents combats entre animaux et de la brutalité de la mort distingue le livre d’une simple fiction animalière bien-pensante… et en a toujours rendu sa transposition à l’écran périlleuse (… sans même parler de la difficulté de représenter de manière différenciée un grand nombre de personnages qui sont tous des lapins de garenne de la même couleur de pelage !).

La première adaptation fut faite au cinéma en 1978, sous la forme d’une animation traditionnelle simple mais élégante, à partir d’un script simplifié – moins de personnages, moins de péripéties pour tenir en 1h40 – assez habile… mais qui souffrit rapidement d’une réputation de "film le plus sanglant et le plus traumatisant jamais tourné pour les enfants" ! On imagine que personne n’avait prévenu le public français en particulier que "Watership Down" n’a rien d’une histoire pour enfants ! Une première série TV fut ensuite réalisée à partir de 1999, mais c’est évidemment l’annonce d’une co-production BBC-Netflix qui ralluma la flamme de l’espoir chez les fans : avec l’évolution de la technologie, on allait enfin voir à l’écran ce qu’on avait imaginé en lisant la dramatique épopée de "Watership Down" !

… Les premières images s’avèrent donc une sévère désillusion : une fois encore, comme pour les deux récentes adaptations du Livre de la Jungle, la re-création "réaliste" d’animaux à coup de CGI débouche sur une terrible laideur, rien de leur grâce et leur beauté "naturelle" ne survivant à ce traitement… Par contre, on saisit rapidement le sérieux du travail d’adaptation du livre, la durée de la mini-série permettant d’en respecter le rythme mais aussi la richesse scénaristique, avec un soupçon de modernisation qui n’est jamais gênant. Comme souvent lorsqu’on parle d’une production de la BBC, le casting – vocal - est impeccable, et contribue beaucoup à la force de nombreuses scènes, le choix de faire souvent murmurer, ou au moins "parler bas", les acteurs fonctionnant parfaitement. La grande caractéristique de cette adaptation réside toutefois dans le choix de la noirceur absolue – une noirceur qui est certes inhérente au livre -, quasiment jamais tempérée par des moments de bonheur, ou même des pauses ensoleillées dans la vie de nos lapins : la petite troupe de Hazel, Bigwig et Fiver survit clairement dans un monde "en guerre" contre elle, dans un stress permanent qui colore de gris ou de noir la quasi intégralité de la série.

Fidèle au texte d’Adams, "Watership Down" nous fait visiter tour à tour trois formes de société, dont il est facile de reconnaître le modèle "humain", et qui représentent chacune une forme d’asservissement de l’individu à la structure sociale : le meilleur des quatre épisodes réside dans la dernière partie de la série, centrée sur l’affrontement de nos héros avec l’organisation totalitaire de la garenne d’Effrefa, où toute liberté individuelle a été abandonnée en échange d’une protection complète contre les ennemis extérieurs. Bien sûr, le livre ayant été écrit avant l’effondrement de l’URSS, c’est le modèle soviétique qui est clairement visé ici, avec son système d’espionnage et de délation généralisés qui déshumanise – pardon "délapinise" ! – chaque individu… Et c’est la destruction finale d’Effrefa qui permet à nos exilés de jouir enfin d’une vie paisible dans un système qui semble d’ailleurs plus monarchique que réellement démocratique !

En résumé, il faut reconnaître que ce qui est réellement passionnant, et même fort émotionnellement, dans cette série, c’est avant tout à son respect de l’œuvre original qu’elle le doit, tandis que ses limites sont encore et toujours inhérentes à la difficulté de montrer de manière réaliste un tel univers, non anthropomorphe mais néanmoins agité de conflits universels à toutes les espèces.