La Disparition de Josef Mengele

"Toutes les deux ou trois générations, lorsque la mémoire s'étiole et que les derniers témoins des massacres précédents disparaissent, la raison s'éclipse et des hommes reviennent propager le mal."

J'ai lu récemment que 10% de la population française en 2018 n'a jamais entendu parler de la Shoah et ne sait pas ce que c'est. Pour cela, attribuer en 2017 le Prix Renaudot à l'excellent livre d'Olivier Guez, "la Disparition de Josef Mengele", a été une très bonne idée. Mais le lire et le faire lire à tous ceux qui nous entourent, aux plus jeunes surtout, est encore une meilleure idée. Le travail de recherche de Guez, en Argentine, au Paraguay et au Brésil, semble remarquable, et lui a permis de nous livrer une version totalement crédible de ce à quoi a pu ressembler la fuite en Amérique du Sud de l'un des pires monstres que l'humanité n'ait jamais connus. Une "version crédible" ? Bien sûr, c'est là où le bât blesse un peu : comme on ne sait pas grand-chose sur ces 35 années de "disparition" du médecin tortionnaire d'Auschwitz, l'écrivain est évidemment libre d'imaginer cette fuite perpétuelle avec toute la licence poétique possible. Guez choisit donc, de manière très honorable, soulignons-le, de désamorcer tous les mythes infects qui proliférèrent dans les années 60 - 70 quant à la vie opulente d'un Mengele installé dans la jungle brésilienne et poursuivant les "recherches" entreprises en Allemagne pour identifier le "secret de la gémellité" et pouvoir ainsi multiplier la croissance de la Race Supérieure (les cinéphiles se souviendront ainsi du médiocre "Ces Garçons qui Venaient du Brésil"...) : la seconde partie du livre, la moins plaisante - et c'est tant mieux - nous décrit froidement la longue agonie d'un vieil homme torturé par la peur de la traque dont il est victime, mais surtout, et c'est essentiel pour que le livre reste éthiquement supportable, jamais miné par le moindre doute quant à la validité de ces actes.

Car Guez a la grande intelligence de s'en tenir à la narration de faits - certains désormais connus (où Mengele était caché), d'autres moins (le contenu de son journal intime), et enfin d'autres inventés -, sans jamais se risquer à la moindre analyse psychologique (qui aurait été immonde) ni au moindre commentaire moral (qui aurait été superflu, et donc terriblement maladroit). Il est pourtant permis de constater qu'en réduisant le monstre à une loque humaine tordue de souffrance, Guez exerce quand même une sorte de vengeance sur lui, qui, sans être heureusement cathartique, nous console un peu, nous lecteurs, de l'absence de toute punition venant sanctionner des actes aussi incompréhensibles que ceux de Mengele.

On peut donc préférer la première partie du livre, description passionnante de l'Argentine péroniste : véritable cauchemar populiste et fasciste, banc d'essai de futures ignominies, refuge béni pour tous les nazis ayant réussi à échapper - souvent avec la bienveillance des autorités allemandes et autres - au sort que les vainqueurs de la Seconde Guerre Mondiale leur réservaient, l'Argentine offre l'opportunité à Guez de montrer clairement que la bête immonde peut renaître facilement n'importe où dans le monde, pourvu que certaines conditions économiques, idéologiques et politiques s'y prêtent. Il s'en est fallu finalement de peu que Mengele ne puisse poursuivre son œuvre au noir.

"Mengele est le prince des ténèbres européennes. Le médecin orgueilleux a disséqué, torturé, brûlé des enfants. Le fils de bonne famille a envoyé quatre cent milles hommes à la chambre à gaz en sifflotant."

Lisez et faites lire ce livre, car "il faut se méfier des hommes".