Royaume_de_Siam

"Je t'ai vu dans la rue assise / Avec ton enfant sous ta chemise, / Les épaules nues couvertes d'or. / Pour plaire à ton Dieu, tu danses encore. / La rivière coule au pied du temple de l'aurore." ("Royaume de Siam")

Cet album, paru en 1979, est - tout le monde est à peu près d'accord - le meilleur de toute l'imposante discographie de Gérard Manset. C'est sans doute l'un des 10 albums les plus importants du Rock en France. Pourtant, cet album est perdu : il n'existe plus. Son créateur, inexplicablement, en a voulu ainsi : non seulement il n'a jamais été réédité, mais dans un geste absolument stalinien, son souvenir a été effacé de la discographie officielle du Manset. On l'a remplacé en CD par une compilation homonyme - avec une pochette différente - présentant une sélection de chansons extraites de plusieurs albums de la même période. Et "Royaume de Siam", dont plusieurs titres - les plus rock, les plus durs, les plus beaux... comme l'incroyable et cruelle conclusion de "Seul et Chauve" - n'ont plus jamais reparu, a peu à peu disparu.

"Alors le mal n'a pas cessé de grandir, / Le jour de tomber, le ciel de noircir./ Maintenant y a trop d'eau, on ne peut plus revenir./ La mer me pousse, la mer me tire./ Oui, y a trop d'eau entre nous./ L'eau des larmes du collier de ton cou" ("La mer n'a pas cessé de descendre")

Le réécouter aujourd'hui, sur un vieux et magnifique vinyle usé qui craque, est un véritable traumatisme (on frôle le syndrome de Stendhal...) : un retour halluciné vers un passé à la splendeur presque asphyxiante, la redécouverte abasourdie de 8 chansons parfaites. Un voyage exceptionnel vers un Ailleurs qui n'existe plus - détruit par les guerres et la furie humaine, autant que par le rétrécissement inéluctable de notre monde - mais un ailleurs qui nous fait toujours rêver. Un chant d'amour et de compassion, de désespoir mais aussi de célébration de notre humanité peu à peu dépecée. Un aller-retour entre nostalgie de nos vies ordinaires et célébration élégiaque de civilisations effacées.

"En attendant que les incendies / Et le bruit de ville s’éteignent / Tu mettras de l’eau sur le front / De ceux que tu aimes et qui saignent / Au milieu d’enfants endormis / Et d’oiseaux tombés du nid" ("Le jour où tu voudras partir")

Si la production et le son si particuliers des disques de Manset ont parfois été critiqués à cause de leur mélange de précision maniaque et de décalage par rapport aux codes en vigueur, "Royaume de Siam" est paradoxalement plus classique, plus facilement aimable (ce qui explique peut-être la haine paradoxale que lui porte son auteur). Les mélodies sont toutes les 8 immédiatement mémorisables ("la mer n'a pas cessé de descendre", par exemple, n'aurait-il pas mérité le même succès populaire que "Il voyage en solitaire" ?), mais elles s'avèrent surtout un leurre redoutable, détournant l'attention de l'auditeur, un temps (seulement) séduit, des textes terribles, parmi les plus puissants que Manset aient jamais écrits.

"Un matin sans crier gare / Je tomberai dans un couloir / Tu passeras sans me voir / Sans un geste sans un regard / Vers le reste / Ce qui me reste après moi" ("Seul et Chauve")

Nous, dont la vie a pris un nouveau cours après avoir écouté "Royaume de Siam", un disque qui nous a jeté sur les routes, l'âme en berne et l'espoir au coeur, l'avons toujours gardé en nous : malgré Manset, malgré le temps qui a passé et la mémoire qui l'a peu à peu trahi... Nous avons entendu cette musique résonner sur les hauts plateaux lunaires de l'Assekrem, sur la grande dune brûlante de Jericoacoara, au dessus des falaises noires de John O 'Groates, au bord du lac désolé de Titicaca. Mais aussi dans les mégapoles absurdes où la race humaine s'entasse dans la misère et la déraison. Et au bord de l'océan bouillonnant qui charrie des déchets fétides. Ou en traversant des champs de neige couverts de dépôts noirs de pollution.

Et aujourd'hui, revenus à Paris, en banlieue, désormais seuls et chauves, nos larmes coulent de plus belle.