Glastonbury_2000_Live

Contrairement à ce qu'on imagine souvent, étant donné son importance musicale (et sociétale...), David Bowie n'a jamais été un grand performer scénique : trop cérébral sans doute, trop introverti peut-être derrière ses masques et sa flamboyance théâtrale, il maintenait une "distance de sécurité" entre lui et son public, et ne se livra jamais au rituel du "rock'n'roll sacrifice" qui a permis aux monstres du Rock - Morrison, Iggy, et bien d'autres - de transcender sur scène les limites de la musique et de sa représentation. Pire peut-être, Bowie fit régulièrement le choix de musiciens discutables (ringards, disons-le tout net...) pour l'accompagner sur scène, qu'il plaça en outre au sein de scénographies de mauvais goût, indignes de la qualité de ses chansons. On ressortait donc souvent de ses concerts éblouis par la star et toujours aussi amoureux de l'homme, mais dubitatifs quant à l'expérience "live". Ses dernières années d'activité, au cours de la première décade du XXIè siècle, le virent néanmoins se laisser un peu aller, relâcher la pression qu'il se mettait sur lui-même et, logiquement, prendre un peu plus de plaisir - perceptible - à l'exercice obligé de la scène. Le célèbre concert qu'il donna en 2000 au Festival de Glastonbury est ainsi souvent considéré - par ceux qui y étaient- comme l'un de ses meilleurs, et sa publication en CD et en DVD (à privilégier, bien entendu...) est forcément un événement.

Bowie et Glastonbury, l'histoire remonte aux calendes grecques, à 1970 exactement, quand Bowie, en pleine période hard rock conceptuel (le brillant album "The Man Who Sold the World") et presque inconnu, dut y jouer devant un public encore endormi dès potron-minet : il en garda un souvenir amer de rendez-vous manqué avec la gloire, mais une très belle version de "Supermen", gravée pour l'éternité sur le triple album commémoratif du festival, témoigna de l'importance à venir de l'artiste. 30 ans après, ces retrouvailles sont évidemment une toute autre affaire : même si Bowie traverse artistiquement une période difficile (l'album "hours...", d'ailleurs ignoré sur la setlist, ne déclenchera l'enthousiasme de personne), il est une star absolue dont l'apparition sur scène constitue un événement incontournable, et donc le clou du méga-festival.

Bowie arbore comme souvent un look un peu embarrassant - lourde veste longue qui lui tient trop chaud, talons hauts qui le gênent dans ses mouvements, longs cheveux qui dissimulent son visage - et est accompagné par un groupe pas très cohérent : le lourdingue Earl Slick, incompréhensible compagnon de route noie certaines chansons sous sa guitare excessive et souvent irritante (on est loin de Mick Ronson et encore plus de Robert Fripp...), alors que l'indispensable Gail Ann Dorsey, à la basse et au chant, en illumine d'autres. Mike Garson ajoute généralement à bon escient ses enluminures baroques au piano, tandis que le batteur frappe beaucoup trop comme un forcené, et que les deux choristes peuvent gentiment être qualifiées tour à tour d'insignifiantes et de pénibles.

Bref, ce groupe ne ressemble à rien, alors que Bowie, ayant choisi de jouer un pur best of de son oeuvre, lui demande de se livrer à un impossible grand écart musical, entre la splendeur glam fragile de "Starman" ou "All the Young Dudes" et la modernité déstructurée de "Little Wonder" ou de "Hallo Spaceboy", en passant par le funk élégant de "Fame". Le moins que l'on puisse dire, c'est que c'est loin de marcher à tous les coups, et il y a çà et là des béances, des déséquilibres presque douloureux : la première partie du sublime "Station to Station" nous laisse ainsi désemparés, juste avant que le groupe ne se reprenne sur la seconde, et nous offre un final puissant. La tentative intéressante de transformer le rythme de "Heroes" débouche vite sur une version assez caricaturale du tube absolu de Bowie, où Slick s'illustre par son manque de goût. "Let's Dance", après une intro originale, ne s'avère qu'ennui mécanique et plombe la toute dernière ligne droite du set... Bref, en dépit de la réputation de ce concert, il n'est pas exempt de passages frustrants...

Le grand intérêt de ces deux heures de set réside sans surprise en Bowie lui-même : sa timidité (eh oui....), sa gêne de devoir feindre le plaisir crèvent l'écran - c'est pourquoi il faut regarder ce concert et pas seulement l'écouter - et la plupart de ses interventions entre deux chansons sont dignes d'un débutant balbutiant et non d'un monstre sacré dont tout le monde s'accordait à vanter l'intelligence stupéfiante. La fausseté guindée de son jeu de scène est bien là, et tranche de manière très touchante avec quelques tentatives de "laisser aller". Et la voix est superbe, parfaitement maîtrisée même dans ses excès, et on a droit à un festival vocal qui justifie à lui seul l'existence de cet enregistrement : ainsi, il se pourrait bien que l'interprétation que Bowie donne ce soir-là de "Life on Mars?" soit la plus belle jamais entendue, au point que les larmes nous en viennent aux yeux à l'idée littéralement insupportable de ne plus jamais revoir notre David, de ne plus jamais l'écouter chanter ainsi, déchiré entre une sincérité absolue et une pudeur incompatible avec les rituels de la célébrité globale.

Le concert se termine très bien avec la décharge d'énergie du puissant - et pertinent - "I'm afraid of Americans", et les réserves qu'on a pu avoir çà et là pèsent au final bien peu lourd face au bonheur presque enfantin que nous ressentons d'avoir été témoins une nouvelle fois du passage parmi nous d'un vrai génie - là, le terme est plus que mérité...

Pour paraphraser Todd Rundgren : "A Wizzard, a True Star" !