De_l_autre_cote_du_vent afficheLorsque nous étions jeunes cinéphiles, Orson Welles était pour nous l'equivalent d'un Rimbaud ou d'un Jim Morrison au cinéma : une rock star, un poète maudit... Sauf que lui avait eu la malchance de survivre à son génie et de devenir obèse, voire ridicule (quelle souffrance ce fut de le voir avec son faux nez dans "la Décade Prodigieuse" du fan Chabrol !). "The Other Side of the Wind" faisait donc partie de la "légende Welles", œuvre mythique, inachevée car condamnée aux limbes par sa genèse contrariée (même le Shah d'Iran, encore sur le trône, avait mis la main au panier !) et par l'incompréhension endémique dont souffrait le travail de notre idole. Finalement, ne jamais pouvoir voir "The Other Side of the Wind" nous allait très bien...

En 2018, avec l'arrogance des nouveaux riches qui pensent que grâce à l'Argent (majuscule, SVP !), tout est possible, Netflix a permis de terminer le film, et nous l'offre en cadeau. Comme si de rien n'était. Sans que grand monde n'en parle. Sans que la planète cinéphile n'explose de joie : les temps ont bien changé. Et, bien entendu, le film n'est pas très bon. Ici et là on tempête, on maudit le brave Bogdanovich, le "number one fan" du maître (qui, que cela soit dit, n'a pas peur de l'image un peu méprisable que le film donnera de lui-même, Welles n'ayant pas été tendre...) : il se trouve que ce montage frénétique - un peu écoeurant dans la première partie du film - d'images hétéroclites filmées par des dizaines d'acteurs et figurants - est bel et bien ce que Welles voulait tenter. Et ce qu'il avait probablement toujours échoué à rendre même "supportable", au delà de l'absolue et indiscutable intelligence du "concept". On se dit du coup, que, idée géniale intranscriptible en film, "The Other Side of the Wind" n'aurait jamais dû exister. Et pourtant...

... pourtant, que de choses passionnantes durant ces deux heures d'inconfort ! Car comment ne pas être saisis par la beauté du "film dans le film", cet autre "The Other Side of the Wind" en scope et en couleurs, qui semble pasticher Antonioni et son "Zabriskie Point" mais en transcende par instants la splendeur ? Comment ne pas être stupéfaits devant l'érotisme intense de plusieurs scènes avec la "squaw" Oja Kodar - comme celle, mémorable, géniale, du coït dans la voiture ? Comment ne pas voir que les questions esthétiques et éthiques qui travaillent Welles ici sont les mêmes que De Palma va brillamment théoriser quelques années plus tard ? Et comment ne pas être subjugués par la classe impériale de John Huston, chargé ici, folle et magistrale intuition, de figurer le statut de l'Artiste face à l'argent, l'industrie, le public, la critique (tous imbuvables, mais qu'importe !) ?

En se "stabilisant" dans sa dernière partie autour de la figure à la fois bouleversante et très drôle du "vieux sage" malicieux, qui n'est plus dupe de toutes ces escroqueries qui constituent l'Art, la Célébrité et la Réussite, "The Other Side of the Wind" prend acte de son essence testamentaire... et du coup, cesse - un peu tard certes - d'être un concept trop malin et pénible, pour devenir un "vrai film". Tout est bel et bien perdu, nous avons sucé jusqu'à la moelle ce qu'il y avait de "bon" chez le saltimbanque désormais desseché et stérile (le dernier mot du film...), il ne lui reste plus qu'à sortir, dans un dernier geste bravache. Sortir de scène. Sortir de la route.

Cut !