Rock

Philippe Manœuvre est le mec sympa par excellence : tout le monde – ou presque - l'aime bien, et dans le fond il aime bien tout le monde : de Mick Jagger à Joe Starr en passant par Polnareff, Johnny et un chauffeur de taxi complice de Mesrine, Manœuvre ratisse large. On peut facilement lui reprocher de n'être pas un puriste (remember la Nouvelle Star ?), et également de l'avoir, au fil des décennies passées, plus souvent vu au bar qu'au premier rang des concerts des groupes qui comptaient : il n'empêche que Philou est bien là, dans notre histoire à nous qui lui sommes - à une poignée d'années près - contemporains. Et que, bien sûr, nous attendions cette maudite biographie avec une vraie impatience ? Car, dites-moi, est-ce que le Pape est catholique ? (sic)

"Rock" commence très mal, par deux chapitres, l’un sur la reformation des Stooges et l’autre sur... les incontournables Stones, qui nous refroidissent d’un coup : simple compilation d'anecdotes qu'on a l'impression d'avoir lues 100 fois dans Rock & Folk et ailleurs, écrites - comme toujours avec Manœuvre - un peu trop vite, et sans vrai talent littéraire (sorry, Phil, mais dans Rock & Folk, tu es toujours arrivé pour nous derrière Alessandrini, Paringaux, Garnier, Adrien et même Chalumeau...). Et surtout, grosse surprise pour une autobiographie, pas de recul, pas de perspective, pas de nuance inédite : Manœuvre tel qu'en lui-même, droit dans ses bottes. Surprenant. Décevant d'abord. Puis finalement sympathique, presque malgré nous.

"Rock" n'est donc pas une autobiographie, juste une compilation un peu bâclée de chapitres indépendants les uns des autres, qui forment une mosaïque déroutante d'activités disparates (fan de rock, critique, rédacteur en chef, producteur et présentateur de télé, écrivain, et pas mal d'autres choses encore...). Deux chapitres seulement lèvent un coin du voile sur la "personne" derrière les Wayfarers noires : un au début sur la famille, sur l'enfance et l'adolescence en province - banal mais très juste et touchant - et un à la fin sur ses appartements et ses femmes et enfants, plus révélateur sans doute par ce qu'il ne dit pas que par ce qu'il dévoile.

Car clairement Manœuvre est un mec pudique, ce qui contredit complètement le principe indiscutablement obscène de l'autobiographie. Il nous en dira le minimum sur lui-même, et il ne réglera ici aucun compte. Tout le monde il est beau tout le monde il est gentil dans le monde merveilleux du spectacle ? On a du mal à le croire, en particulier quand Phil retrace sa carrière à la radio et â la télé : deux mecs poliment "critiqués" (Lemergie et Lenoir) et une petite pique contre M6, et c’est tout ? Non, mais tu es sérieux, Phil ? On espérait du sang et on a droit à du foutu sirop de grenadine !

Pourtant, pourtant, impossible de prétendre non plus que ces 280 pages sont une déception complète : tout amateur de BD DOIT absolument lire le chapitre sur Métal Hurlant et les Humanos Associés, une formidable épopée artistique et politique qui a transformé en profondeur le 9e art en France. Un moment essentiel pour la Culture, auquel la contribution de Manœuvre (et de son compère Dionnet bien sûr) a été colossale.

Oui, Manœuvre, mine de rien, avec son éternelle allure de petit frimeur rigolo, a abattu un boulot considérable pendant 4 décennies. Sa passion et sa capacité de travail ont permis aux artistes qu'il aimait de prendre la parole, d'être exposés, d'atteindre parfois un succès inespéré. Il a réussi à influencer des "décideurs" que "notre musique, notre littérature, notre bande dessinée" n'intéressait nullement, pour qu'elles puissent exister au milieu du cloaque d'un monde de plus en plus soumis au diktat du succès populaire. Et même si aujourd'hui, ce travail de Sisyphe serait à recommencer complètement, Manœuvre a bien gagné le droit de se reposer à la campagne avec sa nouvelle famille : il a fait plus, bien plus que sa part.

Puisse"'Rock", au-delà de sa jolie légèreté, susciter de nouvelles vocations : nous avons tant besoin d'autres Philippe Manœuvre !