2018 10 26 Teleman Petit Bain (4)20h50 : Bon, je suis rassuré : le Petit Bain est finalement bien rempli, tout devrait bien se passer... C’est avec Fun Destruction, l’un des morceaux les plus immédiatement jouissifs de leur magnifique “Family of Aliens” que Teleman attaque son set ce soir. Le son est parfait, comme toujours dans cette formidable petite salle flottante qu’est le Petit Bain, et la version – très courte, trop courte – est très énergique, à l’image en fait de ce qui va suivre. « Isn’t it fun losing your mind / Bending underneath that pressure ? / Here what it’s like, pieces of life / Pieces of mind » : ce qui est bien avec les merveilles pop de Teleman, c’est qu’on peut passer la soirée entière à chanter... Et d’un seul coup, il y a une sorte d’évidence qui me frappe : toutes ces mélodies incroyables, cette voix quasi féminine posée à la perfection sur des constructions architecturalement parfaites, n’est-ce pas une fausse barbe ? Ou bien un antidote ? La musique de Thomas Sanders n’est-elle pas, loin, très loin de l’ordinaire pop, profondément sapée par l’angoisse, par la folie même. Cela expliquerait mieux cette crispation perpétuelle de Thomas, qui m’avait gêné la première fois que j’avais vu le groupe sur scène, il y a deux ans et demi. Isn’t fun losing your mind ? Si ça ne l’est pas, autant faire semblant que ça le soit, non ?

Thomas porte maintenant une ombre de moustache, mais sinon le groupe n’a guère changé, et c’est le très sympathique Pete Catermoul, à la basse, qui bouge sans arrêt, qui accroche le plus le regard au sein d’une formation plutôt discrète d’apparence. Tangerine nous rappelle que le second album du groupe, un peu mal aimé, recelait quelques perles, et Family of Aliens se pose comme la parfaite synthèse de la soirée : un mélange de sonorités électroniques et de riffs de guitare très secs, une alchimie instable entre joie et étrangeté : Une « Family of aliens / Dancing around on the kitchen table », c’est vraiment ça, Teleman.

Sur Repeater, très agité et très farfelu, j’ai un autre flash : et si l’une des grandes influences de Teleman, c’était Devo ? La mélancolie de la dévolution, la folie triste de la modernité, la madeleine de Proust d’une vie imaginaire, toute cette sorte de choses… Sauf qu’évidemment, les Anglais polis et bien éduqués de Teleman restent en deçà de la furie punk des allumés d’Akron. On passe à Submarine Life, le single vocodé que tout le monde adore sauf moi, je prends donc mon mal en patience pendant que tout autour de moi, ça plane sévère… Heureusement, on repart avec Cactus, premier moment d’excitation générale : finalement, contrairement à ce que l’album laissait penser avec ses claviers omniprésents, Teleman a choisi sur scène l’option Rock, et même l’ami Thomas est plus remuant, plus excité, plus communicatif que la dernière fois : il nous parlera régulièrement en français, déclarant qu’il doit aller chercher dans sa mémoire ses souvenirs de français scolaire, mais ce n’est pas si mal que ça.

2018 10 26 Teleman Petit Bain (19)Ce qui est intéressant, en outre, c’est que les morceaux sont intelligemment retravaillés pour la scène, et que le groupe nous propose des sonorités, des rythmes, des structures différentes, sans pour autant perdre l’immédiateté de ces mélodies que nous adorons tous, et dont la disparition nous frustrerait certainement. Je mets ainsi un peu de temps à reconnaître Steam Train Girl, pourtant mon titre favori de "Breakfast", mais la version de ce soir, moins Johnny Cash, plus nerveuse, délivre sans problème la satisfaction attendue. L’irrésistible Strange Combinations fait alors danser toute la salle, avant que Song for a Seagull nous offre l’une des rares pauses de la soirée.

Comme Teleman joue toujours peu, trop peu, c’est la dernière ligne droite : Twisted Heart nous offre l’unique riff un peu heavy de la soirée, et l’une des chansons les plus angoissantes / angoissées du groupe : « So once there was a boy caught in between / Half-inside the world, half-stuck in a dream / So untamable, so uncontainable / Always on the run from the headlight beams… »  Parabole sur l’autisme ? « You’ll really disappear if you’re not tied down » !, de quoi ajouter de l’eau à mon nouveau moulin d’une interprétation plus noire de la musique du groupe… Vient enfin, avec l’ultime morceau du set – avant le rappel – le temps de la récompense, de la joie (presque) sans nuages (il s’agit quand même ici d’abandonner sans une explication un amour que l’on imagine enchanteur…) : la plus belle chanson de Teleman, l’irrésistible Dusseldorf, qui signe encore une fois notre pacte de fidélité à ce groupe tellement singulier.

Le rappel sera riche, mais sans surprise, puisqu’il s’agit d’enchaîner l’inévitable Cristina, un peu moins bouleversante sans sa nudité originelle, un Glory Hallelujah pour tous chanter en chœur, et une version sensiblement enrichie de la traditionnelle machine post-punk qu’est Not In Control, moment purement rock’n’roll qui me semble désormais bien éloigné de ce qu’est Teleman en 2018. 1h15 de concert, il y a quand même du progrès !