A Bord du BlossomC'est toujours avec crainte qu'on attaque la chronique d'un nouvel album de Manset, ce monument vaguement effrayant de la musique française, mais aussi ce "ringard" indéfendable aux yeux de la majorité de gens ayant moins de 40 ans. Et les critiques dédaigneux auront du grain à moudre avec ce drôle d'objet qu'est "A Bord du Blossom" : il y a ces textes qui semblent tirés du journal d’un explorateur sur son navire (le Blossom, donc ?) parti à la découverte de mondes inconnus, récités d'une voix chenue qui sonnent à nos oreilles contemporaines comme une célébration maladroite d’un colonialisme vaguement pédophilie ; il y a ces chœurs féminins R&B insupportables, mais heureusement très occasionnels ; il y a surtout ce décalage criant entre le voyageur éternel qu'est Manset et les "valeurs" de notre société ("On nous Ment", triste slogan complotiste)… Oui, tout cela risque bien de disqualifier totalement cet album, et réduire à zéro ses chances de conquérir un nouveau public...

Si l'on aura certes du mal à accepter le pamphlet anti-féminin que semble être "Pourquoi les Femmes", dont le texte se prête - à tort ? – aux interprétations les plus réactionnaires, il serait vraiment dommage d'ignorer que cet album marque un retour inattendu, inespéré même, à l'inspiration de la magnifique période de "l'Atelier du Crabe / le Masque sur le Mur". Et qu’il peut nous prodiguer des instants d'élévation (au sens baudelairien du terme) que peu d'artistes contemporains sont à même de nous offrir - pour autant qu'ils en aient même l'intuition...

Il est pourtant difficile d'expliquer la fascination d'abord, puis l'enthousiasme que provoquent les meilleurs albums de Gérard Manset (… et "A Bord du Blossom" pourrait bien en faire partie, mais seul le temps le confirmera…) qui creusent tous ce même sillon de son amour pour un ailleurs édénique, largement imaginaire, quelque part entre l’Asie du Sud Est, l’Amazonie et les îles paradisiaques du Pacifique : un ailleurs de végétation exubérante, de femmes sublimes, mais aussi d'absolu dénuement. Des albums qui racontent aussi l'inévitable apocalypse apportée par le monde moderne, ses soifs d'or, ses guerres barbares. Et quand il lui faut rentrer à la maison, ivre de tant de beauté et écœuré par tant de misère, le voyageur solitaire n’a plus qu’à chanter la tristesse de la banlieue parisienne, des amours usés, des amitiés traitresses, des vies sans mystère.

Manset nappe le tout de cordes lyriques, de guitares électriques naïves, qui emportent des mélodies fragiles que sa voix de plus en plus froissée, blessée, incertaine, peine à incarner... Parfois ces chansons s’effondrent dans le ridicule, mais souvent, heureusement, elles prennent une ampleur splendide que l’on aura du mal à trouver ailleurs. Il se dégage ainsi de "A Bord du Blossom" une sorte de romantisme excessif et malgré tout exsangue, qui fait la singularité d'une œuvre toute entière tournée vers un ailleurs aussi vaste et lointain que, paradoxalement, terriblement intime…

Sur une planète de plus en plus petite, Manset trouve toujours de nouveaux horizons à explorer : le voyage continue.