2018 10 11 The Bellrays Sala El Sol (11)22h37 : "The Stooges meet Aretha Franklin", "Tina Turner and the MC5", "James Brown being kicked in the balls by the Who“, les définitions amusantes de la musique de Lisa Kekaula et son mari Bob Vennum ne manquent pas, elles sont même fièrement énumérées sur leur site web. Avec le son quasiment toujours fort et parfait de la Sala El Sol, on peut espérer une heure trente sonique et excitante. A peine le temps de noter qu’à 50 ans, Lisa a désormais le format classique d’une grande chanteuse soul – ce qu’elle est, ne nous y trompons pas ! –, que Bob garde en dépit des rides et des cheveux blancs son look d’étudiant décontracté tombé dans la marmite du Rock garage, et Bad Reaction explose en ouverture de ce set des Bellrays qui se révélera vite implacable : plutôt que du punk rock comme on l’entend en général par chez nous, c’est bien du hard blues à la manière d’un AC/DC primitif qui nous sera administré ce soir… Avec par là-dessus, la voix sensationnelle de Lisa, qui se démène dans l’indémodable tradition gospel du Sud profond : "Blues is the teacher... Punk is the preacher", peut-on aussi lire sur le site web des Bellrays, et, ma foi, voilà une définition exemplaire de ce à quoi nous assistons, une démonstration à fond la caisse que la Soul la plus traditionnelle se marie parfaitement avec la fureur d’une guitare saturée et d’une section rythmique hystérique.

Je me suis placé – craignant un peu des débordements du public qui n’auront pas lieu (j’avais oublié que l’Espagne n’est pas un pays où le public est particulièrement physique dans les concerts !) - pas très judicieusement, à l’extrême gauche de la scène incurvée de la Sala El Sol, ce qui me privera du fait des lumières réduites de bonnes photos de Lisa et Bob, mais ce qui protégera mon ouïe des débordements saturés de la guitare incendiaire de Bob. Je suis juste en face du nouveau bassiste, au look latino, qui tricote avec Stefan, le batteur surpuissant et passablement énervé, ce groove acharné sur lequel la voix et la guitare vont pouvoir jouer à leur petit jeu de cache-cache et d’affrontement fusionnel : le spectacle est parfaitement réjouissant ! Les chansons de "Punk Funk Rock Soul Vol. 2" – qui sera joué me semble-t-il quasiment dans son intégrité – sont faciles à mémoriser, facile à accompagner, ce qui fait que le plaisir de la danse et de la communion avec les imprécations soul est total.

2018 10 11 The Bellrays Sala El Sol (60)Il faut maintenant mentionner un fait qui va légèrement colorer négativement le set, et qui résulte de l’attitude habituelle du public espagnol : je me suis souvent plaint, quand j’habitais Madrid, de l’attitude pour le moins décontractée des gens qui viennent plus aux concerts pour discuter que pour écouter la musique, le brouhaha des conversations restant souvent perceptible lors des morceaux plus calmes. Eh bien, ce manque d’attention, voire même de politesse, ne fait pas l’affaire de Lisa, qui n’a d’ailleurs pas l’air d’être la plus commode des femmes ! Elle prend rapidement à parti un groupe de bavards particulièrement bruyants, et va jusqu’à descendre dans le public admonester vertement un individu qui ne prend pas au sérieux sa demande de silence ! Elle lui fait signe de quitter la salle, ce qu’il ne fera apparemment pas, et elle s’en prendra ensuite régulièrement à lui, en répétant qu’elle n’a pas traversé l’Atlantique pour chanter devant des gens comme ça ! Bien sûr, elle n’a pas tort sur le fond, mais il faut bien admettre cette caractéristique désagréable de l’Espagne… D’ailleurs les trois autres musiciens ne semblent pas outre mesure concernés par la colère de Lisa, à laquelle ils sont, j’imagine, habitués…

Bon, les morceaux s’enchaînent, toujours dans une intensité maximale, et même si occasionnellement Bob et le bassiste remplacent Lisa au chant, en général pour les morceaux les plus classiquement garage, il y a quand même une petite lassitude qui s’installe, du fait de cette approche uniforme d’une musique qui n’arrive pas assez à varier ses effets : c’est bon de reprendre les chœurs gospel de Everybody Get Up ou de Love and a Hard Time, on apprécie la lourdeur stoner de Man Enough, et il y a même ça et là une sorte de talent mélodique qui dissipe temporairement les nuages noirs de la passion soul… mais le traitement reste un peu trop systématiquement radical. Les morceaux sont tous enchaînés sans un seul break pendant plus d’une heure vingt, et le batteur relance sans cesse la machine avec une rage qui impressionne. A la fin, Lisa harangue la foule dans un anglais fort peu compréhensible, qui tombe un peu à plat, malgré la bonne volonté générale d’un public bienveillant. Un peu plus de communication en espagnol (autre que « Gracias ! ») aurait été bienvenue.

Il est presque minuit, le groupe quitte la scène, et revient vite pour un Johnny B Goode très traditionnel, presque caricatural avec Bob qui imite le fameux duck walk de Chuck Berry, et un bref finale soul cataclysmique. C’est terminé, notre ouïe est laminée, et il faut bien dire qu’on aspirerait presque à un peu de légèreté après une telle décharge d’intensité émotionnelle.

C’est donc lessivé, et même un tantinet hébété, que je ressors de la Sala El Sol. Mais aussi, comme à chaque fois que j’assiste à un concert de gens aussi convaincus et dédiés à leur musique, rassuré quant à notre avenir…