Hypnotised

S'il est un disque qui réhabilite pleinement les fameux et mal aimés "albums de transition", c'est bien le "Hypnotised" des merveilleux Undertones : après leur remarquable irruption sur la scène punk avec leur album éponyme, porté par une chanson, "Teenage Kicks", que John Peel célébra comme la meilleure chanson pop jamais écrite (soit une affirmation un tantinet excessive, mais reconnaissant l'importance de ce petit groupe punk irlandais qui toucha rapidement au sublime, sans jamais perdre cette immédiateté enthousiaste qui faisait leur prix), et avant le triomphe artistique unanimement célébré que fut "Positive Touch", voici donc le deuxième album "maudit". Le groupe, qui vient de terminer une tournée internationale marquante en première partie des Clash - tournée qui leur a permis de rencontrer Bo Didley, ce dont ils sont très fiers -, est à court de compositions, et doit s'y reprendre à 3 fois pour avoir assez de matériel à enregistrer. Ils ont l'impression d'avoir tout dit, et hésitent entre la poursuite de la célébration effrénée des amours adolescents - une préoccupation encore de leur âge - et l'angoisse qui nous saisit quand l'âge adulte nous met face à ces putains de "responsabilités" dont on ne veut pour rien au monde. Et puis, soyons honnêtes, comprendre quelque choses aux filles n'est pas plus facile parce qu'on a eu un hit dans les charts !

Cette hésitation, ce tiraillement s'avère vite fécond : sous la pression (les producteurs les menacent d'aller demander à Graham Parker de composer pour eux !), les frères O'Neill, ces prodigieux pondeurs de riffs-"coups de boule" se surpassent, et les tubes (effectifs comme le génial "My Perfect Cousin" ou potentiels comme... tout le reste !) s'alignent comme à la parade pour constituer une playlist pop parfaite : même indécrotablement de leur temps, donc punks, les Undertones honorent le vaillant héritage qui les a menés jusque là : le Glam Rock de Gary Glitter et Slade, le boogie de Statu Quo, et - ouverture plus surprenante sur ce qui allait suivre - la soul... L'idée "absurde" de reprendre "Under the Boardwalk" - essayez donc d'allez faire des galipettes avec une donzelle en plein air, allongés sur une simple couverture, en Irlande, sans attraper la mort ! - se transforme en triomphe paradoxal : on y découvre dans toute sa splendeur une Voix, une vraie, qui aurait dû marquer son époque... si Feargal Sharkey n'avait décidé de retourner à l'anonymat (... mais c'est là une autre histoire !).

"Hypnotised" aurait dû s'appeler "More songs about chocolate and girls", d'après le titre de la chanson éponyme qui en constitue l'ouverture, car les "Undertones", s'inspirant du second album des Talking Heads clairement cité en référence, ont déjà compris derrière leur allure de gavroches irlandais qu'ils pouvaient, non qu'ils devaient élever leur jeu et rompre avec cette simplicité et cette robustesse de bon aloi qui les avaient rendus célèbres. C'est juste que, pour cette fois, pardonnez-le, ils n'ont pas eu le temps ! Alors, même si une chanson poignante comme "Wednesday Week" annonce déjà les ennuis à venir, l'album reste un tourbillon réjouissant de guitares bavardes, de mélodies instantanées et de paroles hilarantes : il se conclut d"ailleurs sur un brillant "What's with Terry" qui nous laisse heureux et épuisés, un peu comme le faisaient les premiers albums des Who (Townshend était d'ailleurs lui aussi fan du groupe). Sauf que ce bonheur et cet épuisement-là, il y a bien peu de musique qui nous les dispensent aussi généreusement que les Undertones...

"Sit down, relax and cancel all other engagements / It's never too late to enjoy dumb entertainment"

... mais, bien sûr, il n'y a pas un soupçon de bêtise ici.