Burning afficheGrand admirateur de Murakami dont la prose élégante et minutieuse et le fantastique brumeux sont si difficilement transposables au cinéma, mais aussi confiant dans le talent du rare Lee Chang-Dong dont j'ai apprécié tous les films que j'ai pu voir depuis le renversant Peppermint Candy*, je me suis pointé au Balzac pour voir "Burning" hier après-midi. A jeun, pour ne pas risquer de piquer du nez à aucun moment de ces 2h30 qui me faisaient un peu peur, et ce d'autant que le jeune homme qui m'a vendu mon billet m'a gentiment averti que certains spectateurs se plaignaient de l'étirement excessif de nombreuses scènes (ça s'appelle attirer le chaland, non ?)...

... Et puis le film a démarré et 30 secondes plus tard, j'étais tombé amoureux de la jolie - et drôlement lunatique - Haemi. A partir de là, j'ai vécu un long trip rêveur de jouissance ininterrompue, jusqu'à la scène sublime où Haemi danse torse nu face au soleil déclinant et à la frontière nord-coréenne. J'ai aimé cette justesse permanente de ton, cet art paisible du détail insolite - qui fait en effet écho au meilleur travail de Murakami (même si, a priori, la nouvelle "les Granges Brûlées" fournit seulement partiellement son sujet à "Burning", qui est aussi travaillé par Faulkner...) : le reflet du soleil sur la tour, le chat invisible, la pantomime, les souvenirs effacés d'une jeune fille laide, la fierté autodestructrice d'un père abandonné... Une fois encore, mais plus encore qu'ailleurs, la qualité sud-coréenne du "mélange de genres" soulève l'admiration du cinéphile le plus endurci : entre la chronique sociale d'une lutte des classes plus sauvage que jamais (petit paysan éleveur de vaches en faillite contre dandy en 911 Carrera, le combat est inégal), romance sensible, puis finalement thriller mental, Lee Chang-Dong ne choisit pas et réussit tout, enfilant comme des perles les scènes envoûtantes...

... et voilà que, d'un coup, tout un pan "antonionien" du film se dévoile : entre "l'Avventura" (la disparition du personnage féminin central) et "Blow Up" (la construction d'une hypothèse à partir du vide), "Burning" part à mi-chemin dans une nouvelle direction imprévisible, les flammes qui embrasaient le coeur du héros menaçant en permanence d'un incendie la totalité de l'image (... un superbe rêve, jusqu'à la réalité beaucoup plus sordide d'une conclusion qui marque le retour à la cruauté). Le jeu d'indices quant à la monstruosité criminelle de Ben (Steven Yeun, fascinant, superbe, en pleine rédemption artistique après la grossièreté de "Walking Dead") nous prend implacablement au piège d'une fausse histoire de serial killer convenu, que nous appelons de nos voeux et qui ne se matérialisera heureusement jamais. L'important, nous dit Lee Chang-Dong, c'est que la fiction soit advenue : un écrivain peut naître, même - et surtout - s'il est un criminel. L'héroïne "murakamienne" est restée au fond du puits que tout le monde - ou presque - a oublié. L'élégance brumeuse de la modernité d'Antonioni a été dissipée par les coups de couteaux et les flammes de la haine de classe et de la jalousie : il nous reste heureusement un film immense.

Je suis ressorti dans la rue anormalement chaude pour un mois de septembre à Paris, à nouveau touché par la grâce du "vrai" cinéma, celui qui ouvre des gouffres délicieux sous nos pas trop pressés, qui fait renaître votre curiosité envers les "petits mystères de la vie", et peut-être, peut-être votre envie d'aller mettre le feu à quelque vieux container abandonné.