Joy a san act of resistance

Le choc de la découverte de IDLES avec leur premier album, "Brutalism", fut tellement intense qu’il est impossible d’aborder sereinement ce deuxième album, dont on ne sait pas bien quoi attendre... Autour de nous, alors que l’étoile de IDLES monte, monte, plus brillante encore après leur prestation remarquée à un Rock en Seine où la furie Rock avait été dramatiquement marginalisée, on s’enthousiasme ou bien on s’avoue un peu déçu par une musique plus "banale"…

Quand l’album démarre sur un "Colossus" dont l’intensité ascendante et le chaos grandissant n’évoque pas moins que le grand Nick CaveForgive me father, I have sinned / I’ve drained my body full of pins / I’ve danced til dawn with splintered shins… »), il est immédiatement clair que Talbot et sa bande de joyeux lurons s’éloignent de la fidélité au punk rock made in 77 qui avait rendu "Brutalism" aussi roboratif, et cherchent sur "Joy as an Act of Resistance" (quel beau titre !) une voie qui leur soit propre. Non pas que ce second album témoigne d’une véritable rupture par rapport à son redoutable prédécesseur, puisque la plus immédiatement belle chanson, "Danny Nedelko", reste tout-à-fait fidèle aux canons du punk… mais il y a cette fois suffisamment de pas de côté pour que l’on comprenne qu’IDLES a une autre ambition que d’être un inépuisable moteur à pogos et à circle pits dans des salles surchauffées.

L’activisme de Talbot reste bien entendu au premier plan, que cela soit sur les thèmes fondamentaux du moment que sont l’ouverture de l’Europe aux migrants (« My blood brother is an immigrant / A beautiful immigrant / He’s made of bones, he’s made of blood / He’s made of flesh, he’s made of love / He’s made of you, he’s made of me / Unity! / Fear leads to panic, panic leads to pain / Pain leads to anger, anger leads to hate », chante magnifiquement Talbot sur "Danny Nedelko"), le Brexit (« Blighty wants her blue passport / Not quite sure what the union’s for / Burning bridges and closing doors / Not sure what she sees on the seashore »… sur "G R E A T"), l’homophobie (« I’m like stone cold Steve Austin / I put homophobes in coffins ») ou l’évolution nécessaire des genres (« Man up / Sit down / Chin up / Pipe down / Socks up / Don’t cry / Drink up / Don’t whine / Grow some balls, he said / The mask of masculinity / Is a mask / A mask that’s wearing me… » sur "Samaritans"). IDLES reste donc un groupe engagé, un groupe à messages, et leur célébration sauvage de la joie est tout sauf de l’hédonisme béat.

Il est à ce stade essentiel de rappeler que ce militantisme n’a rien d’ennuyeux, et qu’il est constamment tempéré par un bon vieux sens de l’humour typiquement anglais, même s’il s’agit d’un humour clairement plus populaire que raffiné : "Never Fight a Man with a Perm" (« "I said I got a penchant for smokes and kicking douches in the mouth / Sadly for you my last cigarette’s gone out* », ou plus loin « You look like a walking thyroid / You’re not a man, you’re a gland / You’re one big neck with sausage hands ») est ainsi une réjouissante ode au baston et aux insultes créatives !

Mais ce qui touche le plus juste cette fois, ce sont, surtout dans la seconde partie du disque, moins agressive, ces chansons où Talbot ouvre son cœur et ses bras à l’amour, à la fraternité ou à la douleur : la manière presque triviale dont il peint le désespoir quotidien, comme dans June, parlant à demi-mots de la mort d’un nouveau-né : « Baby shoes for sale: never worn… »…

Bref, quel que soit l’angle sous lequel on aborde "Joy as an Act of Resistance", sa brutalité délurée, son humour jovial, son agressivité politique, sa prestance mélodique – puisqu’une bonne moitié des chansons sont immédiatement mémorisables -, ou sa belle humanité, il confirme que IDLES est aujourd’hui l’un des groupes qui comptent vraiment.