Tout_est_a_sa_place_dans_ce_chaos_exponentiel_Les_petits_rieArrivés au huitième tome des "Petits Riens" de Lewis Trondheim, que nous reste-t-il encore à découvrir, et qui plus est à commenter à propos de ce "Tout est à sa place dans ce chaos exponentiel" ? Qu'est-ce qui peut faire que ce livre sera, sinon meilleur puisque l'une des caractéristiques de ce carnet de bord de la vie de Trondheim, c'est la continuité, mais du moins plus (ou moins) intéressant que son prédécesseur, ce "Un Arbre en Furie" datant déjà de 2015, et qui nous avait à l'époque laissés dubitatifs ?

Eh bien rien n'a en effet changé dans ces chroniques légères et, bien entendu, légèrement angoissées et dépressives, puisque se succèdent au fil des pages des anecdotes sur la vie familiale, sur la vie professionnelle, et sur les voyages autour du monde de Lewis et Brigitte, occasionnellement enrichies de quelques dessins soignés de paysages (donnant lieu ici à une série de belles cartes postales offertes avec l'album...). A peine peut-on noter que, alors que les années passent depuis qu'ont commencé ces chroniques (12 ans déjà depuis la parution de la "Malédiction du Parapluie" !), Lewis semble moins torturé, moins mal dans sa peau, tout en adoptant de temps à autre une position qui est désormais plus celle d'un homme mûr, qui a fondamentalement accepté que la vie soit absurde et le monde incompréhensible. Sans doute serait-il exagéré de parler d'apaisement, mais la douleur est sans doute moins vive que 10 ans plus tôt, ce qui entraîne un risque plus grand encore d'insignifiance, ou au moins d'anodin.

On peut pourtant tiquer sur le fait que le chaos politique et sociétal actuel ne semble jamais avoir le moindre impact sur la vie quotidienne de Lewis, et que, plus curieusement sans doute, ses tendances dépressives n'englobent jamais la menace terroriste qui a pourtant pesé particulièrement lourd au cours des dernières années sur la psyché des Français. Si l'on comprend qu'il s'agit-là d'un refus de tenir un discours politique quelconque, il me semble que tout "honnête homme" (au sens classique du terme) peut difficilement faire l'impasse sur le massacre du 13 novembre, sur l'attentat de Nice, sur les menaces que font peser sur la démocratie la montée du populisme et du fascisme, etc. etc. Cette décision "artistique" de Trondheim, que l'on se doit de respecter bien sûr, le marginalise si l'on compare son travail aux remarquables et touchantes réflexions de son contemporain Sfar, et l'on pourra en tant que lecteur de ce "... chaos exponentiel" trouver que laisser ainsi ce fameux "chaos" hors-champ pose un vrai problème.

Admettons toutefois que l'on rira pas mal cette fois, et que c'est comme souvent le décalage culturel entre le Français ordinaire (sinon moyen), comme Trondheim aime à se représenter, et les us et coutumes des pays et territoires visités (Colombie, USA, Réunion, ...) qui offre les moments les plus savoureux du livre, et qui fait que ces 120 et quelques pages se dévorent avec un plaisir indéniable. Sauf que là-encore, on remarque que le regard de Trondheim se fait moins bienveillant, et qu'il est proche parfois de franchir la ligne jaune, comme lorsqu'il se permet une blague grossière sur le surpoids des Américains.

Bref, malgré la beauté de ce livre - graphisme et couleurs impeccables - et ses aspects divertissants indiscutables, de sérieuses réserves viennent entacher notre enthousiasme de fan historique du travail de Trondheim.