Vernon Subutex 3Le troisième et dernier volume de "Vernon Subutex", peut-être l'oeuvre littéraire française la plus importante de ce siècle de par la manière impérieuse (et effroyablement lucide) dont elle dresse le portrait de notre société française, engendre des débats enflammés, passionnés parfois, entre ses détracteurs (déçus, surtout...) et ses fans. Un tel débat est inévitable, vue l'ambition de Virginie Despentes, que l'on compare désormais à Balzac, elle, la petite "punk répugnante" qui avait giflé son époque avec "Baise-moi", puisque l'impact émotionnel qu'avait eu le premier et magistral tome de cette nouvelle mini-"comédie humaine" nous avait inévitablement prédisposés soit à l'ultime déception, soit à la vénération aveugle, selon notre caractère et nos croyances politiques.

C'est que "Vernon Subutex 3" a été heurté de plein fouet lors de son écriture par la barbarie du 13 novembre, mais aussi par la disparition douloureuse - pour les gens de ma génération, pour Virginie - de guides spirituels aussi fondamentaux que Bowie et Cohen, et de frères de chaos comme Lemmy. Et que, même si Despentes prétend qu'elle avait depuis le début prévu la fin horrifique du livre, elle n'a pas pu faire autrement que de le laisser contaminer par une réalité aussi accablante. Du coup, cette conclusion, d'une noirceur sans pareille, ne pouvait apporter ni les réponses espérées à nos doutes à tous sur le "vivre ensemble" et sur la manière de résister aux "puissants" triomphants, ni bien entendu compléter de manière intellectuellement satisfaisante le puzzle passionnant constitué par ces dizaines d'existences merveilleusement évoquées, et tellement réelles (tellement "Nous" !). Tout s'est trouvé noyé dans la peur, la haine (de l'autre et de soi-même), la violence, le sang : on peut trouver cela dommage, facile même, ou bien d'une force terrassante, c'était surtout inévitable quand on a si bien saisi, comme Despentes le pouls de la France des années 10.

Du coup, l'écriture s'est faite cette fois plus classique, plus douce peut-être, parce que ce que ce livre nous raconte se passe de la virtuosité du langage à l’œuvre dans les plus belles pages des tomes précédents. Parce que l'on y est d'un coup, si "près de l'os", que la précaution s'impose. La délicatesse même, parfois.

Dans ce livre, les personnages, et Vernon lui-même, que nous avons tant aimé, ne sont plus que des fantômes, des ombres sur le mur de la caverne. L'identification n'est plus possible avec ces gens qui nous été si proches, et dont le destin était de devenir des stéréotypes uni-dimensionnels de manga ou de série TV. C'est désespérant, mais c'est aussi tellement juste... Nous le voulions plus sombre, ce livre, ce siècle, alors Despentes a tué la flamme : une fois encore, ce vieux démon de Len a trouvé les mots justes, et "Vernon Subutex 3" ne pouvait plus que les reprendre, en VO dans le texte, et les illustrer.

Reste ces dernières pages étranges, cet envol vers une histoire future, cet exercice d'extrapolation désespérante à partir de nos maux actuels (destruction de la planète, folie religieuse, inhumanité de l'économie, impuissance politique, tout est là) : elles déchirent la beauté de tout ce que nous avons lu avant, la réduisent à l'insignifiance absolue dans la perspective de l'histoire de l'Humanité. Du coup, elles sont aisément détestables. On voudrait peut-être qu'elles n'existent pas. Pourtant elles sont un cadeau tout simple que Virginie se fait à elle-même, et fait du coup à ceux d'entre nous pour qui cela compte encore : même lorsque l'obscurité sera définitivement tombée, le rock'n'roll ne mourra pas. Et on pourra toujours danser dans le noir, en espérant ainsi non pas oublier, mais ouvrir de nouvelles portes.