Des Hommes sans FemmesHaruki Murakami est un écrivain qui compte beaucoup pour moi depuis ce jour de 2009 où, sur le conseil d'une bonne amie, j'ai découvert "Au sud de la frontière, à l'ouest du soleil". Depuis, j'ai lu une bonne partie de son œuvre conséquente avec un plaisir croissant, avec une sensation bienfaisante d''intimité grandissante. D'une sorte de bienveillance irradiante. Murakami n'obtiendra sans doute jamais ce Prix Nobel qu'on lui promet régulièrement, parce qu'il est trop populaire... comme quoi l'intimité peut se partager avec des millions de personnes sans se dissiper pour autant. Il ne gagnera pas un prix aussi prestigieux parce que ce qu'il écrit n'a pas assez de substance : d'ailleurs il existe tout un tas de gens intelligents qui détestent profondément Murakami, comparant sa littérature à de la "musique d'ascenseur" (amusant que ce thème soit d'ailleurs traité dans "des Hommes sans Femmes" !). Parce qu'il est trop évanescent, trop fantastique parfois, trop évident toujours. De cette évidence qui fait la littérature vraiment universelle, mais qui ne recueille pas les suffrages de certains experts.

De Murakami, ses millions de fans s'accordent là-dessus, nous préférons lire ses romans les plus longs : ce sont les plus satisfaisants car ils nous permettent de rester immergés longtemps, le plus longtemps possible dans ces univers doux, improbables, toujours un peu (ou beaucoup) décalés qu'il construit. Lire des nouvelles de Murakami m'a ainsi toujours paru relever d'un masochisme insupportable : quelques pages trop rapidement tournées et il nous faut déjà laisser éclater cette bulle d'intimité qu'il a créée, et dont on sent douloureusement qu'elle va tellement nous manquer.

"Des Hommes sans Femmes" est donc le premier recueil de nouvelles de Murakami que je lis, et, à ma grande surprise, si la frustration et le sentiment d'abandon terribles ont bien été là, le plaisir s'est avéré incroyablement vif. Et durable. Comme dans tout assemblage de nouvelles hétéroclites, il y a du bon et du meilleur dans cette compilation. Le bon d'abord, avec "Drive my Car" et "Yesterday" (les Beatles encore...), deux récits de solitude émotionnelle et / ou de rencontre amoureuse manquée, qui créent en nous cette douce mélancolie un peu facile qui serait presque triviale, mièvre, sans l'habituelle et magique justesse de l'écriture de Murakami lorsqu'il s'agit de dire l'indicible, de décrire le "flou"...

La suite va s'avérer néanmoins une redoutable claque, inattendue après ce démarrage en douceur. "Un organe indépendant", récit d'une trahison amoureuse insoutenable et de la mort qu'elle provoque, est peut-être l'un des textes les plus déchirants que j'aie jamais lu de la part de Murakami, un texte d'autant plus efficace qu'il a débuté sous l'apparence d'une chronique sibylline d'un destin ordinaire. "Scheherazade" nous fait ressentir avec une force incroyable la souffrance d'être obligé d'attendre la suite d'une histoire, une suite qui ne viendra jamais. "Le Bar de Kino" nous permet de retrouver le Murakami adepte de fantastique éthéré que nous aimons tant, dépliant en peu de pages un univers sombre et angoissant d'une terrible complexité derrière l'apparence d'une vie paisible, jusqu'à la révélation de la douleur amoureuse fondatrice de cette torsion littérale de la réalité. "Samsa amoureux" est un brillant exercice de style à partir de la Métamorphose, un essai réjouissant qui en inversant l'hypothèse du chef d'oeuvre de Kafka, identifie la singularité suprême de l'homme et de son désir amoureux. Et enfin, les pages parfaites de "Des Hommes sans Femmes", véritable poème en prose, laissent exploser tout le désespoir d'une vie d'où l'amour s'est envolé : la conclusion littéralement sublime de ce petit recueil de nouvelles confirme évidemment que Murakami mérite mille fois ce Prix Nobel promis et toujours attribué à d'autres. Un prix que, personnellement, j'espère qu'il ne recevra jamais. Car soyons honnêtes avec nous-mêmes : combien d'écrivains vraiment essentiels ont-ils reçus le Prix Nobel ?

D'une manière ou d'une autre, vous voilà devenus des hommes sans femmes. En l'espace d'un instant. Et dès que vous êtes un homme sans femmes, les couleurs de la solitude vous pénètrent le corps. Comme du vin rouge renversé sur un tapis aux teintes claires. Si compétent que vous soyez en travaux ménagers, vous aurez un mal fou à enlever cette tache. (...) Il ne vous reste plus qu'à passer votre vie en compagnie de ce léger changement de couleur et de ses contours flous.