2018 04 20 Nits Petit Bain (4)20h40 : Henk, Robert Jan et Rob sont là, nos Nits éternels, on a envie de dire inchangés malgré les années qui les ont marqués autant que nous. L’intro, un enchaînement tout en douceur, en subtilité, d’une intense beauté, de l’effrayante comptine de Oom-Pah-Pah (« Catch me, my baby / I'm falling / Out of a tree in your arms / … / Oom-pah-pah men in the bone caves / Oom-pah-pah men get up late / Don't open the cupboard / Don't open the door / I'm afraid ») et de l’élégance feutrée des Nuits, place la barre très, très haut. Bien au-dessus en tout cas du concert un peu décevant de l’Alhambra en 2008 (dix ans déjà !), où Henk était fortement diminué par des soucis de santé. Non, ce soir, ce sont les Nits en très grande forme qui vont nous offrir un concert de 2 heures synthétisant parfaitement leur incroyable talent mélodique et leur aisance scénique. Le son est parfait comme toujours au Petit Bain, la voix de Henk n’a pas pris une ride, et claviers et percussions ont déjà déployé leurs enchantements sur la petite foule hypnotisée.

Henk nous explique dans un mélange hilarant de français (il nous appelle son "dictionnaire" quand nous l’aidons à trouver les mots qui lui manquent…) et d’anglais que le concert de ce soir sera consacré à l’intégralité de "Angst" en intercalant quelques chansons plus connues (enfin, "connues", on se comprend…), avant d’attaquer Flowershop, l’un des deux seuls morceaux traditionnellement pop de l’album. Etant donné l’aspect exigeant, voire austère, du nouveau matériel, et le fait que le public n’a pas l’air de le connaître, on peut avoir quelques craintes quant à l’ambiance de la soirée, mais ce serait mal connaître les Nits ! Chaque chanson est préalablement expliquée avec humour et émotion par Henk (quel moment quand il déroule la photo de ses grands parents émus par la parution de "Tent", le premier album du groupe !), ce qui permet enfin d’en saisir pleinement le sens derrière les paroles souvent abstraites. De plus, comme toujours chez ces diables de musiciens, les morceaux ont déjà évolué, ce sont complexifiés, enrichis, ont été réinterprétés, sont devenus plus accrocheurs : si l’on excepte l’ennui léger dégagé par la rencontre entre Elvis Presley et la Lorelei sur Along A German River, le traitement live rend les chansons de "Angst" plus immédiates, plus charnelles, voire bouleversantes parfois. Et Pockets of Rain, sans surprise, rejoint ce soir les grands morceaux fédérateurs du groupe, avec son juste dosage entre lyrisme menaçant et romantisme !

2018 04 20 Nits Petit Bain (20)Et alors, demanderont tous les fans du groupe qui n’ont pas pu être avec nous au Petit Bain, les classiques ? Eh bien, ce fut une fête absolue des sens, chaque morceau étant retravaillé, modernisé pour paraître toujours aussi frais, aussi excitant. J.O.S. Days, l’hommage à l’équipe locale J.O.S., fondée paraît-il par un oncle de Henk, et qui passe toujours cette chanson sur les haut-parleurs du stade avant un match, est le morceau parfait pour mettre tout le monde de bonne humeur. Soap Bubble Box et la fabuleuse Cars & Cars, qui vous froisse le cœur tout en vous élevant l’âme, évoquent magnifiquement la période bénie de "Ting". Nescio, dans l’une des plus belles et plus amples versions que j’aie jamais entendues en live, sera le moment le plus extatique du set, et je jurerais avoir vu des larmes dans les yeux de Robert Jan à la fin ! Sketches of Spain, seul passage électrique du set, a moins de puissance que jadis, mais devient un poignant singalong, hommage aux victimes du franquisme (« In the hills round Zaragoza we're waiting to attack / A knot of dirty men that shiver round their flag / The boredom and the lack of sleep / The tin cans in the mud / Red is the colour of our blood / We never, never / Never, never / Never stop / Never stop… »). A Touch of Henry Moore est une explosion baroque et enthousiaste de sonorités étranges, No man’s Land avec sa superbe évocation des nuits blanches de personnalités (John Lennon, Irina Ceausescu…) est le morceau le plus traditionnellement rock de la setlist, tandis que Port of Amsterdam exploite une veine burlesque et bruyante que les Nits ont un peu abandonnée depuis quelques années.

En rappel, quoi d’autre que les merveilles inusables que sont Adieu Sweet Bahnhof, l’une des plus belles chansons au monde pour tous ceux qui passent leur vie dans les trains et les hôtels, et la réjouissante In the Dutch Mountains, qui nous permet de conclure cette nuit magique en gueulant : « Mountains ! Mountains ! », ce qui, vous en conviendrez, n’arrive quand même pas tous les jours ?

Et si les Nits restaient en 2018 l’un des plus cadeaux que vous puissiez vous faire à vous-même ? Un cadeau qui mélange subtilement joie de vivre et spleen insondable. Comme n’importe quelle bonne "pop music" devrait d’ailleurs savoir le faire. Et si la musique populaire actuelle ne sait plus le faire, rassurez-vous, la recette n’est pas perdue, elle se perpétue sur les rives de la rivière Amstel…