Ready Player One afficheJe me vois forcé de plaider coupable, absolument coupable : oui, je fais partie de cette génération qui, à la fin des années 70, a été à l'origine de cette "pop culture", qui s'est battue contre la "culture officielle" jugée dépassée, réactionnaire, ringarde... Et nous avons gagné, oui le pire, c'est que nous avons bel et bien gagné. Et nous devons affronter aujourd'hui les conséquences de notre victoire : l'inculture généralisée et glorifiée, la merchandisation effrénée de chaque instant de nos vies, la superficialité érigée en nouvel hédonisme, l'élévation de la recherche du plaisir comme unique but dans la vie, le repli onaniste sur soi au prix de la destruction du lien social. Et le capitalisme sauvage qui se nourrit de tout cela et l'encourage, bien sûr.

Steven Spielberg, peu ou prou mon contemporain, doit certainement penser la même chose (avec un sentiment de culpabilité encore plus aigu vu le bénéfice qu'il a tiré de cet holocauste-là...), d'ailleurs il vient de réaliser un film qui parle de cela, "Ready Player One". Pas vraiment un bon film, même si ce vieux Steven a toujours un sacré tour de main pour nous faire frémir, trembler, nous émouvoir, etc. Mais un film qui a un message - lourd le message : oubliez deux minutes vos jeux vidéos, vos obsessions pour Lord of the Rings, Star Wars, Batman, Stephen King et consorts, et retrouvez - même si ce n'est que le mardi et le jeudi (hein ?) - la réalité. Débranchez votre console et sortez dans votre p... de quartier, même s'il est tout pourrave. Oui, allez jouer avec vos vrais copains, ceux qui sont obèses, immigrés, qui ont des taches de naissance sur la tronche, et qui ont sans doute aussi une haleine de chacal.

Faut-il même souligner le paradoxe suprême qui est que "Ready Player One" utilise pour unique carburant narratif et émotionnel tout ce qu'il critique, sans une once de second degré (Spielberg ne connaît pas l'ironie, et d'ailleurs on l'aime aussi pour ça !), mais surtout avec une indéniable jubilation, ce qui est plus gênant quand même ? "Ready Player One" serait-il un grand film hypocrite ? Oui, sans doute, mais c'était sans doute inévitable : Spielberg n'a jamais été artistiquement qu'un nain par rapport à un Kubrick par exemple, vieux maître vénéré qu'on n'hésite pas à exploiter sans vergogne encore une fois. Et tout celà n'est pas tellement important au bout du compte : nous ne sommes pas venus pour trop réfléchir non plus, juste pour le tour de montagnes russes, pour crier d'excitation et pour nous ébahir... Peut-être même pour nous rassurer un peu : nous n'en sommes pas encore réduits à l'état quasi terminal des jeunes héros du film, quand même ! Et puis, à la fin, Spielberg nous le montre, les méchants sont punis, l'amitié et l'amour - les vrais - triomphent quand même. Et nous aurons toujours nos mardi et nos jeudi pour nous reposer la tête.

Nous avons eu chaud !