The Shape of Water afficheQu'est-ce qu'un grand film populaire global ? Pour essayer de répondre à cette difficile question, ignorons bien entendu les zillions de films de super-héros bas du front qui ne méritent pas le titre de "films d'action" (que McTiernan, Cameron et Miller leur pardonnent, ils ne savent pas ce qu'ils font), et concentrons-nous sur le cas de "la Forme de l'Eau", généralement traité par le public mondial en délire de "chef d’œuvre absolu"... Apparemment, il s'agit donc d'un film traitant des Etats-Unis d'hier, mais avec assez de contestation vis à vis de "l'histoire officielle" et de références à une certaine présidence actuelle pour pouvoir activer notre vieil anti-américanisme primaire (Cher à tout français qui se respecte, bien entendu). Le scénario doit en être facilement compréhensible (même si la logique la plus élémentaire doit pour cela être sacrifiée - voir la très fainéante scène d'évasion - sic - du laboratoire, et même si tous les anachronismes sont permis), si possible tournant autour d'une bonne frustration sexuelle auquel on pourra tous s'identifier ; il doit néanmoins garantir le petit twist final ("You are a God!" gémit le méchant frappé de stupeur au moment de passer l'arme à gauche) afin d'assurer le happy end récompensant les efforts de la petite héroïne handicapée égarée dans une société macho, raciste, hétéro-beauf qui n'accepte pas la différence (et encore moins, oh shocking !, le sexe interracial...). Il est clairement essentiel que les personnages soient le plus simples possible, définis par des traits de caractère facilement compréhensibles et sans aucune évolution. Les décors ont une importance prépondérante de manière à ce que l'argent investi soit bien visible à l'écran, et l'image doit être remplie à ras bord d'une multitude de détails pittoresques, dans une accumulation qui doit être constamment stimulante, de manière à éviter le moindre ennui que les maladresses du scénario pourraient engendrer. Les acteurs doivent avoir de vraies "tronches", voire des "trognes", et livrer une interprétation "forte", basée sur des stéréotypes immédiatement reconnaissables qui permettront de véhiculer une idéologie "moderne", entraînant l'adhésion générale. Plus important, la mise en scène doit être à la fois "moderne" et "rétro", c'est-à-dire suivre à la lettre les préceptes édictés par M. Jean-Pierre Jeunet : en gros, "pourquoi faire léger quand on peut faire lourd ?", ce qui revient à multiplier les mouvements de caméra et user / abuser de musique tire-larmes et totalement à côté de la plaque (la palme revenant à l'utilisation de "la Javanaise", mais on est dans l'ensemble dans une ambiance "Amélie Poulain" pour le moins déconcertante). Mais, soyons justes, ce qui fait qu'un film est un grand film populaire, ce sont évidemment ces émotions intenses qu'il nous fera ressentir : plus nos larmes couleront, plus nos petits poings se serreront de rage, plus notre cœur battra à l'unisson de nos deux héros dont l'amour risque d'être broyé par l'histoire (par l'Histoire), plus le film se rapprochera du fameux "chef d’œuvre" qui justifie complètement le prix non négligeable de la place de ciné. "La Forme de l'Eau" est donc un grand film global populaire. Tant mieux pour ceux qui aiment ça, et tant pis pour les autres !

PS : J'ai bien apprécié l'interprétation "froissée" de Sally Hawkins, et les références intelligentes - même si complètement à côté du sujet une fois encore - à une histoire du cinéma que el Señor Del Toro semble sincèrement aimer (de "la Créature du Lagon Noir" à la comédie musicale classique, on est gâtés...). Cela ne sauve pas certes le film, mais au moins ces deux éléments permettent au spectateur accablé par une telle accumulation d'enfantillages de rester deux heures dans son fauteuil.

PPS : Toute ressemblance entre cette critique et celle de "Au Revoir là-haut" n'est évidemment aucunement fortuite (http://www.manitasdeplata.net/archives/2017/11/10/35837926.html)