DévastéSi trop de Bandes Dessinées actuelles vous donnent le sentiment d'être réalisées en quasi "pilotage automatique", si vous vous désolez de ce sentiment de déjà-vu à la lecture des best sellers du genre, si vous n'avez rien contre un peu (ou beaucoup ?) d'inconfort, "Dévasté" a été créé par Julia Gfrörer pour vous. Cette auteure américaine s'intéresse à notre Moyen-âge européen ravagé par les épidémies (en tous cas, c'est là que géographiquement et historiquement on place d'instinct ce récit, qui pourrait être aussi bien uchronique ou futuriste), mais c'est pour nous livrer une sorte de court-métrage obsédant sur la douleur, la damnation, et (peut-être) l'indéracinable espoir de la vie humaine. "Court-métrage", parce que ce récit est court et ne vous demandera que 15 minutes d'inconfort (même si vous le relirez plus que probablement dans la foulée...). "Court-métrage" aussi parce que Gfrörer utilise, comme bien d'autres, dans sa mise en scène, son rythme de narration, des techniques cinématographiques. Sauf qu'ici on est plus du côté de Robert Bresson ou de Carl Dreyer que de Tarantino : noir et blanc austère (ces hachures...) et long plans séquences immobiles, se focalisant sur de simples mouvements du corps de personnages taiseux, accablés par (ou bien espérant en dépit de) l'horreur... L'effet est fascinant, à condition pour le lecteur d'être un tant soit peu curieux quant à des tentatives esthétiques différentes. Et patient : au moins deux lectures seront sans doute nécessaires pour comprendre ce que nous raconte Gfrörer, en particulier dans son introduction qui pose les bases du personnage d'Agnès, bénie du don de quasi immortalité et donc condamnée à souffrir éternellement au milieu du charnier où se décomposent tous ceux qui l'entouraient. A la fois anodin (il ne se passe pas beaucoup de choses d'autre que quelques interactions entre des personnages qu'on ne connaît pas vraiment, voire pas du tout) et implacable (attention, ce livre peut vous blesser), magistralement construit mais de facture très "amateur", "Dévasté" s'avère une véritable petite expérience esthétique et émotionnelle.