Au revoir là-haut affiche

Qu'est-ce qu'un grand film populaire en France ? Pour essayer de répondre à cette difficile question, ignorons bien entendu les zillions de comédies bas du front qui ne méritent pas le titre de "comédies" (que Lubitsch, Wilder et Tati leurs pardonnent, ils ne savent pas ce qu'ils font), et concentrons-nous sur le cas de "Au revoir là-haut", généralement traité par le public français en délire de "chef d'oeuvre absolu"... Apparemment, il s'agit donc d'un film traitant de la France d'hier, mais avec assez de contestation vis à vis de "l'histoire officielle" pour pouvoir activer notre jouissance atavique devant le vieil anathème de "Tous Pourris !" (Cher à Le Pen comme à Mélenchon en ce moment). Le scénario doit en être facilement compréhensible (même si la logique la plus élémentaire doit pour cela être sacrifiée), si possible tournant autour d'un beau trauma familial auquel on pourra tous s'identifier ; il doit néanmoins garantir le petit twist final auquel le cinéma populaire US nous a rendu accros, afin d'assurer le happy end récompensant le calvaire du héros ordinaire égaré dans une (haute) société qui n'est pas la sienne. Il est clairement important que les personnages soient le plus simples possible, définis par des traits de caractère facilement compréhensibles et sans aucune évolution. Les décors ont une importance prépondérante de manière à ce que l'argent investi soit bien visible à l'écran, et l'image doit être remplie à ras bord d'une multitude de détails pittoresques, dans une accumulation qui doit être constamment stimulante, de manière à éviter le moindre ennui que les maladresses du scénario pourraient engendrer. Les acteurs doivent avoir de vraies "tronches", voire des "trognes", et débiter leur texte dans la bonne vieille tradition du réalisme poétique des années 40, dont les Français ne se lassent décidément pas. Plus important, la mise en scène doit être "moderne", c'est-à-dire suivre à la lettre les préceptes édictés par MM. Terry Gilliam et Jean-Pierre Jeunet : en gros, "pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ?", ce qui revient à multiplier les mouvements de caméra acrobatiques et les plans impossibles pour ébahir le chaland. Mais, soyons justes, ce qui fait qu'un film est un grand film populaire, ce sont évidemment ces émotions intenses qu'il nous fera ressentir : plus nos larmes couleront, plus nos petits poings se serreront de rage, plus notre cœur battra à l'unisson du héros bousculé par l'histoire (par l'Histoire), plus le film se rapprochera du fameux "chef d’œuvre" qui justifie complètement le prix non négligeable de la place de ciné. "Au revoir là-haut" est donc un grand film français populaire. Tant mieux pour ceux qui aiment ça, et tant pis pour les autres !

 

PS : J'ai bien apprécié les masques créés et portés par la "gueule cassée". Même s'ils ne sauvent pas le film, ils lui confèrent une étrangeté bienvenue, qui aurait pu être une piste intéressante. Mais réaliser un film "intrigant" n'était évidemment pas le projet de M. Dupontel.