twin-peaks-fire-walk-with-meJe fais partie des gens qui avaient profondément haï "Twin Peaks : Fire Walk with Me" à sa sortie en 1992. Ma rage résultait en grande partie de ne pas retrouver dans le film l'atmosphère délicieuse de la série qui m'avait enchantée un an plus tôt, et d'être resté perplexe devant un récit qui se contentait de nous décrire trivialement toutes les étapes du calvaire de Laura Palmer que nous avions mis une saison et demi à décrypter. Plus de 25 ans ayant passé, il y a prescription, et il m'était possible de revoir pour la seconde fois ce film étrange dans une perspective toute différente, celle qu'offre l’œuvre ultérieure géniale de Lynch, de "Lost Highway" à "Inland Empire", en passant par "Mulholland Drive" avec lequel "Fire Walk with Me" partage pas mal de points communs, le moindre n'étant pas une extrême empathie envers la psyché féminine. Pour aimer le film, comme il m'est possible de l'aimer aujourd'hui, il fallait donc accepter que, une fois passé le superbe prologue qui aurait pu déboucher sur une toute autre fiction décalée et jouissive, le retour à Twin Peaks doive se vivre comme un retour à la triste, sordide et cruelle réalité, ou plutôt la réalité (mensonges, prostitution, inceste, crimes crapuleux) telle que le cinéma peut la révéler une fois les artifices plaisants du soap télévisuel explosés à coup de hache (ce fameux plan d'introduction absolument programmatique). Ici, même le monde parallèle de la Black Lodge où Dale Cooper est (à jamais ?) prisonnier a quelque chose de crapoteux, de dérisoire... Ici, Bob fait moins peur que la folie d'un père incestueux. Ici, il n'y a plus de spectacle magique, surnaturel, il y a juste le cauchemar éprouvant de la descente aux enfers d'une jeune américaine ordinaire, jusqu'à sa mort, atroce et pourtant libératrice. Finalement, le malentendu violent qu'avait créé la sortie du film en 1992 est parfaitement logique : nous voulions retourner faire un tour à Twin Peaks, alors que Lynch avait organisé une visite sans concession de l'horreur profonde de la société américaine. Le véritable cauchemar ne faisait que commencer.