2016 06 23 Neil Young AccorHotels Arena (13)

20h45 : De jeunes paysannes sèment à tout vent sur la scène (mais quoi ?...), et Neil Young entre, seul dans l’obscurité, s’installe au piano en face de moi, et attaque After the Goldrush. Deux constatations s’imposent : les dernières années l’ont marqué sévèrement, il est maintenant le "Old Man" de sa célèbre chanson ; pourtant sa voix reste belle, singulière dans sa féminité et sa capacité à évoquer des émotions déchirantes, même s’il a – logiquement – quelques difficultés à monter aussi haut qu’avant, ce qui nécessite une petite ré-écriture de certains passages. Peu éclairé, son chapeau lui dissimulant le visage, Neil fait enrager les photographes professionnels auxquels il a interdit en outre, via le service d’ordre, de se déplacer devant la scène : pas un cadeau, le Neil ! L’intro acoustique se poursuit à la guitare avec les classiques inévitables (The Needle and the Damage Done, joué avec moins de virtuosité technique qu’autrefois, ne suscite plus grand-chose après toutes ces années), et se termine à l’orgue avec une interprétation forte en émotion de Mother Earth.

Bon, passons aux choses sérieuses…, une équipe de désinfection en tenues étanches passe toute la scène aux fumigènes, et Promise of the Real rejoignent leur boss. Lukas Nelson se place juste devant moi, ce qui est sympa, car il n’est pas un manche non plus sur sa gratte. Et là, la surprise, c’est que Neil nous offre avec ses nouveaux acolytes  une sorte de re-visite "de luxe" d’extraits de "Harvest", soit son œuvre la plus populaire : Out on the Weekend (quelle intro, on a les yeux qui piquent…), Old Man (toujours une chanson bouleversante, dont on ne se lasse pas), puis Alabama et Words, qui lui permettent de saisir pour la première fois une guitare électrique. Ce sont sans doute les meilleures versions qu’on ait pu entendre en live de ces chansons, avec une fidélité étonnante à l’esprit originel, mais également le nécessaire sentiment d’actualité procuré par un groupe jeune et enthousiaste. Je remarque – et m’étonne de voir – combien Neil semble détendu et joyeux avec ses compagnons qui ont moins de la moitié de son âge : s’il reste incontestablement le patron de la bande, il y a une sorte de bienveillance dans la manière dont il interagit avec Lukas, Micah ou Corey qu’on aurait eu bien du mal à trouver avec Crazy Horse. A noter une pause sympathique avec une interprétation puissante de la Vie en Rose par Lukas au piano : le bougre a une très belle voix, qui compense son français plutôt approximatif. Un hommage bien gentil à la France de la part de Neil, qui s’essaiera plusieurs fois à dire quelques mots en français, nous confiant qu’il avait eu une "French Canadian Girlfriend"…

2016 06 23 Neil Young AccorHotels Arena (31)

Mais revenons à Words, la magnifique Words, qui soudain s’envole alors que Neil prend l’un de ses solos durs et lyriques dont il a le secret : Lukas et Corey l’appuient, le secondent, le trio s’est mis de lui-même en cercle, exactement comme le faisait le Crazy Horse à la grande époque, et cette sorte de danse rituelle des musiciens enroulés dans les volutes musicales des guitares produit sa sorcellerie. Le son monte, la puissance émotionnelle se décuple, les spectateurs se mettent spontanément à crier d’excitation, voilà notre premier GRAND MOMENT ELECTRIQUE de la soirée. Il est 21h45, le concert a commencé depuis une heure, l’AHA décolle à la verticale, Neil est à nouveau stratosphérique : si j’avais quelques minutes auparavant le sentiment d’assister un très beau concert un peu trop lisse et gentil, tout cela est balayé par l’évidence imparable de la furie électrique. Sublime.

… Et la machine est donc lancée, nous sommes passés de "l’autre côté de la Force", sans que l’on puisse qualifier ça de côté obscur, tant le plaisir est vif. Neil s’empare – enfin ! – de sa célèbre Les Paul noire, et on sait que ça va D E M E N A G E R !! Neil se lance dans une version de Winterlong qui évoque plutôt la reprise que les Pixies en ont fait, puis dans une interprétation assez fausse de… If I Could Have Her Tonight, soit le genre de perle inattendue qui fait le sel de cette soirée (oui, il y aura pas mal de morceaux rarement voire jamais joués sur scène auparavant, enfin, avant cette tournée…). Neil rigole en répétant combien ils ont mal joué, ce qui est aussi une nouveauté, et lance le summum de la soirée : on pronostiquait Love and Only Love, et ce sera… Love to Burn, autre déluge électrique du mémorable "Ragged Glory"… Qui va s’allonger ce soir sur près de 40 minutes ! Le groupe sur scène n’a maintenant plus rien à voir avec celui qui interprétait il y a peu les chansons de "Harvest" de manière parfaite, c’est un tourbillon furieux qui se forme sous nos yeux : mieux encore que Crazy Horse, car plus léger, plus énergique, mais tout autant au service des grandes chansons du Loner, servant d’appui aux soli de Neil, mais sachant également relancer l’énergie de Love to Burn vers les sommets. Oui, ce sont 40 minutes parfaites, 40 minutes de bonheur électrique intense, que Neil est l’un des seuls à savoir nous donner de manière aussi… infaillible ! Un grand, grand moment, qui renouvelle pour encore dix ans la foi qu’on a en lui. Une foi qui brille dans tous les yeux autour de moi. Il y a de la joie, de l’émotion, de la fierté aussi d’être là pour partager ses moments d’incroyable intensité. Et, tant qu’on est à "Ragged Glory", on enchaîne avec un Mansion on the Hill presque aussi cinglant !

2016 06 23 Neil Young AccorHotels Arena (73)

La seconde partie du concert restera toute électrique, Neil s’aventura alors dans des recoins jusqu’alors peu explorés en live de sa longue discographie : je n’avais jamais entendu Vampire Blues par exemple sur scène, ni After the Garden (l’occasion pour Neil de nous complimenter pour la beauté de nos fermes françaises, qu’il a vu à travers la fenêtre du bus de la tournée…), ni Country Home, ni surtout I’ve Been Waiting for You, seconde résurgence, plus maîtrisée cette fois, et assez impérieuse, de son premier album solo, qui date quand même de… 1969 !

Et on en arrive à la fin du set, et le troisième grand moment de la soirée, un Rockin’ in the Free World puissant, lourd et totalement épique, qui fait lever une forêt de bras et fait crier tout le monde : cette chanson a souvent été critiquée pour être "trop évidente", mais j’aime penser ce soir que Neil la chante avec nous en l’hommage de nos frères et nos amis qui étaient au Bataclan le 13 novembre dernier. Je crois ne pas être le seul, l’émotion est forte, la joie aussi. Eh oui, comme ils disent à "Rock & Folk", le Rock c’est ça, tout simplement !

Les musiciens ont apporté une corbeille de cerises qu’ils dégustent et dont ils nous jettent des poignées. Original, non ? Mais ce sont les fameuses cerises psychédéliques françaises, crie Neil ! Hein ?

Le rappel sera presque juste pour moi, pour me faire plaisir : Like An Inca, que nul ne semble connaître autour de moi, une chanson que j’adore personnellement, et que Promise of the Real joue avec un léger swing qui l’élève définitivement vers le sommet. La première fois – et la seule – où je l’ai entendue sur scène, c’était en 1982 : 35 ans déjà, 35 ans qui ont passé sans qu’on s’en rende vraiment compte, même si la silhouette de Neil aujourd’hui n’a plus rien à voir avec celle de l’époque… Mais… non, qu’est-ce que j’allais dire ? Sur scène, après trois heures de concert intenses, je vois un tout jeune homme en train de sauter en l’air (de joie, d’excitation), en formant un cercle avec ses amis qui semblent avoir exactement le même âge que lui. Alors, en quittant Bercy ce soir, je sais une chose : en plus d’être une musique toujours aussi vitale, essentielle, merveilleuse en cette seconde décennie du XXIème siècle, le Rock est aussi une fontaine de jouvence. Plongez-y avec Neil, et maintenant… dansez !