Never Let Me Down

Etape obligée d'une revisite de la discographie complète de David Jones, dit Bowie, les albums "maudits" (haïs par la planète entière) de la fin des années 80, que, à l'époque, sans doute mû par mon goût un peu stupide pour la provocation, j'avais défendu contre leurs détracteurs. Et en particulier ce "Never Let Me Down", supposé nadir absolu de la carrière de notre génie adoré. Bon, je me souviens que, en dépit de l'atroce mauvais goût de la tournée Glass Spider qui avait suivi (et était passée par la Courneuve, pour un concert finalement plutôt mémorable...), je l'avais écouté une demi-douzaine de fois sans déplaisir, grâce en particulier à un "Time Will Crawl" dont la mélodie maligne et très "bowienne" (oui...) m'avait scotché, à un "Never Let Me Down" au texte joli et au parfum "romcom" parfait pour les câlins, à un "Bang Bang" bien sympathique pour clore le tout, clin d’œil amical à l'Iguane : la bonne nouvelle est que ces titres fonctionnent encore aujourd'hui, et transcendent la lourde couche de maquillage / production "eighties" appliquée là-dessus à la truelle. Le problème vient par contre de certaines chansons sans saveur ni intelligence - un comble pour Bowie - qui semblent tout droit sorties d'une machine à pondre des hits sans âme, des chansons qui auraient pu être chantées à la même époque par Mick Jagger ouTina Turner, sans que cela fasse la moindre différence : les "Day-In Day-Out", les "Beat of Your Drum", les "New York's In Love" qui s'enchaînent vainement sans éveiller aucune réaction en nous... Ou alors de quelques moments de pur désastre industriel, qui, eux, oui, sont indignes : le ridicule "Zeroes" avec son psychédélisme mal régurgité, l'introduction de "Glass Spider" façon poésie d'école primaire débitée avec une conviction désolante par Bowie, Mickey Rourke qui rappe sur le pourtant plaisant "Shining Star", l'affreux "Too Dizzy" d'ailleurs disparu des rééditions postérieures de l'album... Il faut pourtant admettre que réécouter "Never Let Me Down" en 2016, est loin d'être l'épreuve promise par ses détracteurs : il est en effet saisissant de sentir combien Bowie paraît heureux, presque gai, sur la plupart de ces chansons, et cette euphorie un peu bêta se communique doucement à l'auditeur, pourvu que celui-ci réussisse à baisser un tant soit peu la garde. Finalement, sans doute est-ce cela que le monde n'a pas pardonné à Bowie : alors que toute son oeuvre est construite, succès commerciaux y compris, sur l’ambiguïté, la souffrance, la schizophrénie, l'angoisse de ne pas être "celui qui changera tout", le vertige du... génie, le voilà qui nous proposait en 1987 un album innocent, agréable, souvent joyeux. Gageons donc qu'un jour, et peut-être rapidement, alors que le manque créé par l'absence de Bowie sera devenu trop douloureux, quelqu'un ré-évaluera "Never Let Me Down". Et nombreux seront ceux qui ne comprendront pas pourquoi ils l'avaient tant détesté.