2015 11 13 The Do Olympia (22)Nous sommes idéalement placés au premier rang d’une Olympia remplie jusqu’à la gueule d’un public très féminin, au milieu duquel je ne repère aucun visage connu : les habitués ne sont pas là, ils sont sans doute ce soir tous au Bataclan, pour le passage en ville de nos très chers Eagles of Death Metal.

21h00, après un entracte assez pénible où nous avons été abreuvés de musique chinoise sirupeuse (notre futur ?), The Dø – ou plutôt Dan et Olivia – attaquent leur set par A Mess Like This, un duo intense, lui aux claviers, elle au micro : face à face, à la fois dans l’affrontement et dans la complicité (il suffit de voir les sourires sur le visage de Dan), ils nous font une démonstration époustouflante de la source de leur musique, si complexe et si immédiatement attachante. Franchement, c’est un choc, le plus grand que j’ai reçu depuis le début de cette saison 2015-2016. C’est tout simplement éblouissant d’intelligence et de sensibilité, c’est la preuve tangible de l’excellence de cette musique. Et rien de ce qui suivra ne démentira cette introduction miraculeuse.

Entourés par un trio aux compétences multiples (percussion, claviers, guitare, basse), Dan et Olivia nous offrent une heure et demie que l’on qualifiera aisément de parfaite, tant The Dø conjuguent la puissance sonore contemporaine – percussions tribales, électro emphatique – à la fragilité intimiste du meilleur artisanat pop classique – ce à quoi ils excellent depuis le mémorable On My Shoulders (malheureusement pas interprété ce soir, ce qui laissera un peu de frustration)… avec désormais des incursions réussies dans la musique populaire actuelle la plus « rentre-dedans » (Despair, Hangover & Ecstasy, en conclusion hystérique du set avant les rappels). La setlist est consacrée en grande partie au magnifique « Shake Shook Shaken », ce troisième album explosif qui aurait dû, logiquement, séduire la planète toute entière, avec de petites incursions dans l’expérimentation du second album (Slippery Slope, sur-puissant), et dans le minimalisme du premier (The Bridge is Broken, toujours bouleversant). Un cocktail parfait, délivré avec une maîtrise complète du spectacle – Olivia, magnifique de bout en bout avec ses cheveux noirs, sa nouvelle coupe courte et sa tenue blanche et rouge frappée d’un texte en cyrillique, a une présence scénique fascinante… et parfois, des airs de Björk, sans doute avivés par les racines nordiques communes – dans un light show magnifique.

2015 11 13 The Do Olympia (73)Beaucoup de moments « wow » durant ce concert, plusieurs sommets – attendus, il est vrai – en particulier avec le très beau Anita No et avec le génial (je pèse mes mots) Trustful Hands. On ne sait plus quoi admirer, entre la voix désormais parfaite d’Olivia et la dynamique insufflée par le groupe, le tout impeccablement mis en scène. Un premier rappel qui culmine avec Nature Will Remain – et le petit jeu de conjugaison scolaire Shake – Shook – Shaken -, puis un second avec un unique morceau en duo sensible, un Song For Lovers rescapé du premier album. Un au revoir de Dan et Olivia plein d‘émotion pour la conclusion de cette longue tournée qui culmine donc ici à l’Olympia. Un grand concert, une soirée parfaite dont on sort les yeux brillants… sauf que…

… nous sommes le 13 novembre 2015, une date qui va marquer notre histoire, ce que nous ne savons pas encore à ce moment-là, à 22h30 passées. Le malaise débute alors que la foule sortant de la salle est canalisée vers les sorties de secours par les vigiles, qui nous expliquent de manière confuse que la grille de l’entrée principale est bloquée (hein ?). Beaucoup de nervosité autour de nous, des cris alors que de nombreuses personnes sont accrochées à leur téléphone portable. Le mot de « fusillade » revient en boucle. Dehors, je constate avec surprise que la façade de l’Olympia est éteinte, comme pour ne pas attirer l’attention sur le célèbre music-hall. A la radio, nous sommes submergés par les premières nouvelles : les Parisiens criblés de balles à la terrasse des cafés et restaurants, le Bataclan pris d’assaut, le public en otage. L’horreur absolue. Et en plus la certitude que pas mal de gens que nous connaissons, des amis mêmes, étaient là-bas ce soir, pour profiter du passage de Eagles of Death Metal. Et sont sans doute en train de vivre des moments épouvantables, ou blessés, voire morts. Commence le ballet infernal des appels téléphoniques, des mails, des messages sur les réseaux sociaux, qui se poursuivra une bonne partie de la nuit. Finalement, nous apprendrons que tous nos copains s’en seront sortis à peu près indemnes, heureusement… Mais que la guerre contre l’obscurantisme religieux a monté d’un cran, le sang ayant coulé à flots – plus de 100 morts – à Paris, dans notre salle chérie du Bataclan, cette salle que nous avons si souvent qualifiée de « la plus rock » de Paris.

Le Rock, que nous aimons si fort, représente pour les barbares islamistes tout ce dont ils ont peur : la libération des sens, la joie dans la communion, le rejet des dogmes et des soumissions quelles qu’elles soient, l’humour et le défi permanent à la société établie, le refus de l’immobilisme… Il était donc logique qu’un concert de Rock soit un jour la cible de leurs plans infâmes. Cela aura été ce soir, à Paris, et ce sera notre sang qui aura coulé. Mais l’incommensurable bêtise de ces attaques immondes ne changera évidemment rien, car, comme chantait notre vieux Neil, notre meilleur cri de ralliement reste : « Keep On Rocking In The Free World ! »