RocksL'été 1976 allait commencer : nous étions à quelques semaines seulement de l’explosion punk, qui nous verrait jeter par-dessus bord une bonne partie de ce rock-là, traditionnel (héritage direct du blues, via un détour par les Stones, quand même…) et lourd (pas au sens « hard », ou du moins pas seulement, mais plutôt dans son insistance à jouer la carte d’excès de parvenus : soli hypersexués, jolies pépées à beaux châssis, voitures de sport du même acabit). Mais nous ne le savions pas encore... Et en ce mois de mai 1976, le "Rocks" d’Aerosmith nous explosa et la tête et le coeur : "Rocks" est un album tout simplement enragé, radical, à la fois créatif et dimensionné pour les stades que les foules rock commençaient déjà à aimer. Une album noir, brillant, indestructible, à l'image des cinq diamants éternels de sa magnifique pochette, à l'image de la prise de son et de la production exemplaires de Jack Douglas (que l'on peut qualifier de sixième homme d'Aerosmith, comme tous les grands producteurs qui ont révélé un groupe majeur dans l'histoire). Pas un album de "plaisir" bourré de hits accrocheurs, comme l'était "Toys In the Attic", mais un disque combatif, arrogant. Un objet extrêmement sombre, terriblement compact, furieusement cohérent, où chaque morceau se révèle plus extrémiste que le précédent, et où tous ensemble construisent une vraie "œuvre" - "œuvre d'art" même (exactement en fait ce que Led Zep avait raté avec son "Presence" deux mois plus tôt…). Cet été là, j'ai refermé la porte de ma chambre d'adolescent que tant de musique avaient peuplées, et je suis parti vers la mer, le pouce levé. Il faisait nuit quand je suis sorti de la maison familiale, sans me retourner… et bien des années après, je me suis dit que c'était "Rocks" qui m'avait donné la force de commencer ma vie.