Usual Suspects

Construit à partie de l'image symbolique de son affiche (lequel de ces suspects alignés a-t-il le grand rôle ?), "Usual Suspects" reposait sur un véritable tour de force scénarique, qui venait ajouter in extremis du génie à ce qui n'apparaissait au départ que comme un polar assez standard. En obligeant le spectateur à questionner rétrospectivement tout ce qu'il avait vu, et la subjectivité inévitable d'une narration conduite par un personnage, le film affrontait l'aspect le plus manipulateur du cinéma, et en faisait son sujet même, avec une intelligence finalement assez rare pour un film commercial... Bien entendu, ce "truc" inspiré a été depuis largement copié, et ne surprend plus autant ; cependant, l'expérience délicieuse de "Usual Suspects" reste vivace parce qu'elle s'appuie sur un grand numéro d'acteur, celui de Kevin Spacey, qui est ici évidemment le vrai metteur en scène de notre imaginaire. Prés de 20 ans après sa sortie, "Usual Suspects" fonctionne donc toujours aussi bien, et les deux scènes-clé du film (la construction du mythe "Kaiser Sozé" par le flashback turc, et l'illumination face au panneau des annonces dans le commissariat) nous collent toujours des frissons dans le dos. A la fin, la "révélation", forcément jubilatoire (pas de happy end moralisateur, tant mieux !) se double néanmoins d'une révolté légère quant à la duplicité du procédé, ce qui avait irrité bien des critiques lors de la sortie du film. Une chose que l'on sait aujourd'hui, au vu de sa carrière ultérieure, c'est que ce n'est pas Bryan Singer, mais plutôt son scénariste le responsable d'une telle réussite "conceptuelle" et ludique.